Il y a des projets qui restent en veille pendant vingt ans parce que la vie, le travail et les responsabilités prennent toute la place. Pour Marie-France Lebrun, le Transsibérien était ce projet-là. Professeure de géographie au lycée pendant 38 ans à Lyon, elle avait enseigné le tracé de la ligne Transsibérienne à des générations d’élèves — 9 288 km, sept fuseaux horaires, le plus long trajet ferroviaire du monde — sans jamais l’avoir fait elle-même. Le départ à la retraite, à 62 ans, a mis fin à ce paradoxe.

En avril 2024, elle est montée seule dans un train à Moscou en direction de Vladivostok. Sans guide, sans groupe, sans parler russe. Quinze jours plus tard, elle regardait le Pacifique depuis le bord de la mer du Japon. Ce qui s’est passé entre ces deux moments, elle le raconte ici avec la précision d’une géographe et la chaleur d’une femme qui a compris, à 63 ans, pourquoi elle avait choisi cette discipline.

Ce témoignage est une reconstruction d’entretien éditorial synthétisant les expériences de voyageurs seniors ayant effectué le Transsibérien ces dernières années.

Marie-France Lebrun, 63 ans, retraitée de l'Éducation nationale, dans le train transsibérien en 2024
Marie-France Lebrun 63 ans, professeure de géographie à la retraite, Lyon. Voyage Moscou → Vladivostok en wagon platszkart, avril 2024. Première expérience en Russie. Reconstruction d'entretien éditorial — témoignage composite synthétisant des expériences réelles de voyageurs seniors sur le Transsibérien.
**Claire :** Marie-France, comment prépare-t-on 15 jours de Transsibérien à 63 ans ?
**Marie-France Lebrun :** On lit beaucoup, d'abord. J'ai passé six mois à lire tout ce que je trouvais : récits de voyage, forums, guides. Mais la préparation pratique, j'ai réalisé tard qu'elle était plus importante que la préparation culturelle. Les billets de train russes, ça ne s'achète pas à la SNCF. J'ai utilisé une plateforme anglophone — Real Russia — qui vend les billets RZD avec une commission. J'ai choisi le platszkart, pas par idéologie du routard, mais parce que j'avais lu que c'était là que les vraies rencontres se faisaient. J'aurais peut-être dû prendre le coupé pour les raisons de genoux — j'y reviendrai — mais je ne regrette pas ce choix. Pour les médicaments, j'ai emporté ce que mon médecin m'a recommandé pour les douleurs articulaires et les troubles du sommeil liés aux changements de fuseaux horaires. Et j'ai téléchargé Yandex Translate hors-ligne trois semaines avant le départ, et je me suis entraînée à l'utiliser depuis chez moi. C'est ce qui m'a le plus servi.
**Claire :** Le platszkart — la peur d'avant le départ versus la réalité à bord ?
**Marie-France Lebrun :** La peur d'avant : partager un wagon ouvert avec 53 inconnus pendant des jours, sans intimité, avec des toilettes de gare soviétiques et une chaleur infernale. La réalité : oui, il y a 54 personnes. Oui, c'est parfois bruyant à 7h du matin quand les voisins ouvrent leur valise et font bouillir l'eau. Oui, les toilettes sont ce qu'elles sont. Mais il y a quelque chose que je n'avais pas anticipé : la bienveillance généralisée. Les gens font attention les uns aux autres dans ce wagon ouvert. Une femme de mon âge — j'apprends plus tard qu'elle s'appelle Galina, elle va voir sa fille à Novossibirsk — m'a remarquée le premier jour. Elle m'a expliqué par gestes et sourires comment fonctionne le système du thé (le samovar au bout du wagon, les verres en métal, les sachets dans un tiroir). Elle m'a indiqué les toilettes, l'heure du repas du chef de wagon. Sans un mot de langue commune, j'avais quelqu'un. Ce moment Galina, c'est la chose que je raconte en premier à tout le monde.
**Claire :** Les premières nuits dans le train — l'adaptation au rythme ferroviaire ?
**Marie-France Lebrun :** Le roulement du train, je m'y suis habituée en deux nuits. C'est un roulement régulier, assez doux, qui finit par bercer plutôt qu'empêcher de dormir. Ce qui est plus difficile, c'est la lumière. En avril en Russie, les nuits sont courtes et les voyageurs se réveillent tôt. Les stores en plastique des fenêtres du platszkart filtrent mal la lumière. J'ai emprunté un masque de nuit à une voisine pendant deux jours avant d'en acheter un en gare de Novossibirsk. Le problème physique concret que j'avais anticipé : la couchette supérieure du platszkart, c'est une échelle raide à gravir. Avec mes genoux, c'était laborieux le soir et douloureux le matin. Si je refaisais le voyage, je réserverais une couchette inférieure (berth 1, 3, 5, 7... les numéros impairs pour les places inférieures latérales du platszkart).
**Claire :** Les rencontres avec les Russes sans parler la langue — comment ça se passe concrètement ?
**Marie-France Lebrun :** Beaucoup mieux qu'on ne l'imagine. Les Russes, dans le train, ne parlent pas anglais en général — surtout passé Iekaterinbourg. Mais la communication non-verbale dans un wagon est remarquablement efficace. On montre son assiette pour dire « vous voulez goûter ? ». On montre sa photo de vacances sur le téléphone. On pointe la carte de Russie en demandant d'où ils viennent. Google Translate photo — la caméra qui traduit le texte en temps réel — m'a permis de lire les menus des wagons-restaurants et les affiches des gares. La conversation vocale de Yandex Translate, moins précise mais plus rapide, a servi à échanger des rudiments. J'ai appris cinq mots en russe dans le train : merci (спасибо), délicieux (вкусно), il fait froid (холодно), beau (красиво), et mon prénom en cyrillique que j'avais noté sur un papier — Мари-Франс — ce qui provoquait chaque fois un grand sourire de reconnaissance.

Intérieur d'un wagon platszkart russe, couchettes en bois, voyageurs de différents âges, lumière artificielle chaleureuse, sentiment de communauté

**Claire :** La nourriture dans le train et dans les gares — on mange bien ?
**Marie-France Lebrun :** Le wagon-restaurant des trains RZD propose une carte correcte — soupes, viande, poissons, desserts — à des prix raisonnables (repas complet pour 600 à 800 roubles). La qualité est variable selon les trains et les traiteurs, mais honnêtement meilleure que ce que j'attendais. Ce qui m'a le plus marquée, c'est les arrêts en gare. Dans les petites gares sibériennes intermédiaires — celles où le train s'arrête 15 à 20 minutes — des femmes et des hommes locaux montent sur les quais avec des paniers. Ils vendent des pelmeni (raviolis) chauds dans des boîtes en plastique, du pain noir, des concombres marinés, des poissons du Baïkal fumés. C'est de la cuisine de quartier, préparée chez eux, vendue pour 50 à 150 roubles. J'ai mangé les meilleurs pelmeni de ma vie dans une gare dont j'ai oublié le nom, quelque part entre Irkoutsk et Khabarovsk. Pour comprendre ces [spécialités russes à emporter en train](https://lepicerierusse.fr/blog/nourriture-russe-plats-incontournables/), lepicerierusse.fr propose un guide de la gastronomie russe en voyage qui aide à reconnaître ce qu'on vous propose.
**Claire :** Les arrêts mémorables — Novosibirsk, Irkoutsk, Khabarovsk — vos souvenirs ?
**Marie-France Lebrun :** J'ai fait trois arrêts hors du train. Le premier à Novossibirsk, deux nuits. J'avais lu que c'était la ville la moins intéressante du Transsibérien — je crois que c'est faux. Le musée archéologique de Novossibirsk (les collections de la culture de l'Altaï, les momies de l'âge de bronze) est l'un des meilleurs musées régionaux russes que j'aie vus. Et la ville elle-même, avec son opéra aux proportions soviétiques et ses rues larges plantées de bouleaux, a une ambiance de capitale sibérienne qui mérite au moins une journée. Le deuxième arrêt : Irkoutsk, trois nuits. Pour le Baïkal — l'île d'Olkhon que j'avais réservée via une agence depuis la France. Si vous êtes en route vers le Baïkal depuis Irkoutsk, notre [entretien avec Dmitri K., guide francophone à Irkoutsk](/blog/irkoutsk-porte-du-baikal-interview-guide-francophone-2026/), vous donnera toutes les informations pratiques sur comment organiser l'étape. Le troisième arrêt : Khabarovsk, une nuit. Cette ville au bord du fleuve Amour, à 30 km de la frontière chinoise, a une atmosphère d'Extrême-Orient russe — quelque chose entre la Russie et l'Asie du Pacifique qui n'existe nulle part ailleurs sur le trajet.
**Claire :** Les moments difficiles : solitude, fatigue, imprévu ?
**Marie-France Lebrun :** La fatigue arrive vers le cinquième jour, pas avant. Le rythme du train — le roulement régulier, les journées sans décision, la vue qui défile — est en réalité assez reposant si on accepte de ne rien faire à certaines heures. La difficulté que j'avais sous-estimée : les fuseaux horaires. Le train garde l'heure de Moscou sur ses horaires officiels, mais votre corps vit à l'heure locale — qui avance de 2 heures tous les deux jours environ. Le décalage progressif crée une légère désorientation qui s'accumule. J'avais deux montres : une sur l'heure de Moscou pour les horaires de train, une sur l'heure locale. Je recommande. L'imprévu : à Khabarovsk, j'ai raté mon train de correspondance d'une heure à cause d'une confusion de numéro de quai. J'ai dû attendre 6 heures le suivant. La gare de Khabarovsk est grande, propre, avec des espaces de repos — ça s'est bien passé, mais cet après-midi dans la gare m'a appris que la solitude du voyage solo peut parfois peser. J'ai appelé ma fille. Ça a suffi.
**Claire :** Le regard des Russes sur une touriste étrangère seule de plus de 60 ans ?
**Marie-France Lebrun :** Beaucoup de respect, et souvent une curiosité mêlée d'admiration. Les Russes valorisent la robustesse physique et le courage de faire les choses seul à un âge avancé. Il y a un mot russe — «молодец» (moladets) — qui signifie approximativement «bravo, bien fait, courageux». J'ai entendu ce mot plusieurs fois de la part de Russes qui apprenaient que je faisais le trajet complet seule. C'est un compliment sincère. Les femmes russes de mon âge que j'ai rencontrées dans le train m'ont plutôt accueillie comme une paire — nous avions les mêmes préoccupations pratiques, les mêmes douleurs de dos après 20 heures de train, les mêmes agacements face aux jeunes qui écoutaient de la musique fort sans écouteurs. Une solidarité immédiate et sans barrière de langue.

Vue depuis la fenêtre du train sur la grande gare de Khabarovsk ou Novossibirsk, architecture soviétique massive, voies ferrées illuminées

Questions rapides : idées reçues sur le voyage solo senior

«Le Transsibérien est un voyage pour jeunes backpackers» — Faux. La composition des passagers en platszkart est un mélange représentatif de la société russe : familles, retraités, étudiants, militaires, travailleurs. Les personnes de plus de 60 ans ne sont pas rares.

«Sans russophone, on est perdu en cas de problème» — Partiellement vrai pour les zones très reculées, mais les gares principales ont toujours un point d’information avec des agents multilingues. Et les autres voyageurs trouvent toujours un moyen de s’entraider.

«C’est trop long pour être confortable à mon âge» — Dépend du wagon. En SV (2 couchettes) ou en coupé (4 couchettes fermées), le confort est proche d’un TGV couchette européen. En platszkart, c’est plus rustique mais tout à fait gérable.

«Il faut être sportif pour faire ce voyage» — Non. Une bonne santé cardiovasculaire suffisante pour marcher 3 à 4 km par jour et monter des escaliers est le seul prérequis physique. Les étapes hors-train (Irkoutsk, Vladivostok) peuvent être adaptées en distance.

«On ne peut plus vraiment faire le Transsibérien depuis 2022» — Faux. Le trajet est opérationnel. La logistique a changé (paiements, vols d’accès) mais le train lui-même circule normalement. Marie-France l’a fait en 2024.

Ce que ce voyage a changé pour Marie-France

**Marie-France Lebrun :** Il m'a donné confiance dans ma capacité à improviser. Je pensais avoir besoin de tout contrôler pour me sentir en sécurité dans un voyage. Le Transsibérien m'a appris que l'imprévu — le train raté, le mot de russe qu'on ne comprend pas, la gare au milieu de la nuit — se résout presque toujours, et souvent avec l'aide de quelqu'un qu'on ne connaissait pas. Il m'a aussi donné une image physique de la géographie que j'avais enseignée pendant 38 ans. Traverser les 2 000 km de taïga sibérienne dans un train, regarder l'Oural s'aplatir sous la steppe kazakhe, voir le ciel changer à mesure qu'on avance — c'est une leçon de géographie que je n'aurais jamais pu donner à mes élèves parce que je ne l'avais pas vécue. Et maintenant j'aurais dû. Je recommande à tous les anciens professeurs de géographie. Et à tous les autres.

Les 3 conseils de Marie-France pour se lancer

1. Choisir la couchette inférieure. En platszkart, réserver les numéros 1, 3, 5, 7, 9, 11 (couchettes inférieures du compartiment de 4) ou les 33 à 37 (latérales inférieures). Pour les genoux et le dos, la différence est significative sur 40 heures de trajet.

2. Téléphoner depuis la gare de Moscou. Acheter une SIM MTS ou Beeline dès l’arrivée à l’aéroport Sheremetyevo (comptoir au niveau des arrivées, 20 minutes maximum). Sans SIM locale, les cartes bancaires étrangères ne fonctionnant plus, vous n’aurez ni moyen de payer ni moyen de communiquer. Notre guide connexion internet en Russie 2026 compare MTS, Beeline et les options VPN.

3. Ne pas sous-estimer les gares. Les gares de Moscou (Yaroslavsky), Novossibirsk, Irkoutsk et Vladivostok méritent une demi-heure de visite chacune. Ce sont des palais soviétiques — fresques, colonnes, bas-reliefs — qui incarnent l’ambition d’un empire ferroviaire. Et les petites gares intermédiaires, avec leurs marchandes de pelmeni sur le quai, sont parfois les moments les plus vrais du voyage.

Pour des inspirations sur d’autres types de voyages en Asie centrale et en Russie à des âges qui ne s’y attendent pas, osons-voir-ailleurs.com propose des récits de voyages en Asie centrale qui prouvent que la géographie n’a pas d’âge. Et pour un guide technique complet du Transsibérien — tarifs, classes, réservations, horaires — notre guide des prix des billets Transsibérien 2026 est le document de référence.