Lucas Béranger, jeune assistant de français français de 27 ans, devant le bâtiment principal de l'Université fédérale de l'Oural à Iekaterinbourg en hiver

Lucas Béranger a vingt-sept ans. Diplômé du Master FLE de l’Université Lumière Lyon 2, il a postulé en novembre 2023 au programme d’assistanat de langue française géré par France Éducation International, à destination de la Russie. Affecté à l’Université fédérale de l’Oural, à Iekaterinbourg, il y a passé l’année universitaire 2024-2025, du 1er septembre au 30 juin, avec un salaire de 45 000 roubles par mois et un logement en résidence universitaire. Désormais de retour en France, il prépare un doctorat de didactique du FLE. Il a accepté de revenir sur cette année charnière, pour les francophones qui envisagent de candidater au programme pour 2026.

Portrait de Lucas Béranger, jeune assistant de français de 27 ans, regard intelligent, photographié en intérieur lumineux

1. Comment se passe concrètement la candidature France Éducation International pour la Russie en 2026 ?

Le programme reste piloté par France Éducation International, basé à Sèvres. Le calendrier est connu d’avance : les candidatures s’ouvrent généralement début octobre sur le portail dédié, et la deadline tombe début janvier. Le dossier est entièrement dématérialisé et comprend :

  • Un CV et une lettre de motivation argumentée sur le choix de la Russie, et idéalement d’une région précise
  • Deux recommandations universitaires
  • Les copies des diplômes
  • Les justificatifs de niveau de langue (russe ou anglais, niveau souhaité minimum A2 en russe)
  • Un dossier médical à compléter dans un deuxième temps si l’on est retenu

Le profil le plus valorisé reste celui d’un étudiant en Master FLE ou en lettres modernes avec mémoire de recherche orienté didactique. Une expérience préalable d’assistanat à l’étranger, même brève, et un séjour de découverte en Russie sont des atouts mais ne sont pas indispensables. Pour ma part, j’avais une L3 de russe LLCE en plus du Master FLE, ce qui a probablement pesé.

L’instruction du dossier prend deux à trois mois. Les premiers retours arrivent en mars. Les affectations dans les universités d’accueil tombent en avril, parfois en mai pour les bonus posts ouverts tardivement. Pour 2026, le contingent annoncé reste autour de quinze à vingt postes en Russie, contre une quarantaine avant 2022. Une fois le poste accepté, la deuxième étape est l’obtention du visa étudiant : notre comparatif visa Russie 2026 précise pourquoi l’e-visa n’est pas adapté au séjour académique et quels documents l’université doit fournir pour obtenir le visa étudiant classique.

2. Pourquoi avoir choisi Iekaterinbourg plutôt que Moscou ou Saint-Pétersbourg ?

J’avais coché trois préférences sur le dossier : Iekaterinbourg en première, Kazan en deuxième, Tomsk en troisième. Pas Moscou, pas Saint-Pétersbourg. C’était un choix réfléchi, pour trois raisons principales.

  1. Une immersion linguistique rapide. À Moscou, les jeunes Russes éduqués parlent presque tous un anglais correct, et beaucoup ont eu une scolarité en école française ou en lycée bilingue. Le réflexe de tomber dans la facilité de l’anglais ou même du français en dehors des heures de cours est immédiat. À Iekaterinbourg, qui est une ville de 1,5 million d’habitants à 1 800 kilomètres à l’est de Moscou, la situation est très différente. En dehors des étudiants de philologie française et de l’Alliance française locale, presque personne ne parle ni anglais ni français. Vous vous débrouillez en russe, ou vous ne vous débrouillez pas.
  2. Un coût de la vie nettement plus bas. Mon appartement studio dans la résidence universitaire de l’UrFU coûtait 4 200 roubles par mois, soit environ 45 euros. Le repas étudiant à la cantine universitaire tournait à 200 roubles, deux euros. Mon abonnement métro et bus mensuel à 1 200 roubles, douze euros. Avec 45 000 roubles de salaire net, j’avais un reste à vivre confortable, ce qui aurait été impossible à Moscou.
  3. Un terrain d’observation passionnant. Iekaterinbourg est la capitale de l’Oural, la frontière géographique entre l’Europe et l’Asie, la ville où la famille Romanov a été assassinée en 1918, l’une des plus grandes places industrielles de Russie, et un pôle universitaire avec dix-sept établissements et près de 200 000 étudiants. Le mélange de mémoire impériale, de patrimoine soviétique, de modernité économique et d’identité ouralienne en fait un objet d’étude continu.
Vue panoramique du centre-ville d'Iekaterinbourg en hiver avec l'étang sur l'Isset, les coupoles de l'église sur le sang versé et les tours soviétiques en arrière-plan

3. Quel a été votre premier choc culturel à l’arrivée en province russe ?

Le froid. Septembre 2024 a été doux à Iekaterinbourg, autour de 12 à 15 degrés en journée, ce qui a faussé mon repère initial. Puis octobre s’est durci, novembre s’est figé, et fin novembre la température est descendue à moins 25, avec des pics à moins 32 en janvier. Ce n’est pas seulement la température : c’est le fait que la neige tient sept mois, que les trottoirs sont gelés en permanence, que la lumière du jour se réduit à six heures en décembre, et que la vie sociale se réorganise autour de ce paramètre. On apprend à ne pas hésiter à acheter une vraie chapka, des bottes Sorel ou russes équivalentes, un long manteau matelassé, et à porter trois couches en permanence dès qu’on sort.

Le deuxième choc, plus subtil, a été la place du collectif dans la vie universitaire. En France, l’étudiant est par défaut un individu autonome. À l’UrFU, le groupe d’études (la grouppa, 22 étudiants qui suivent ensemble la totalité des cours du semestre, dans la même salle, avec les mêmes profs) reste l’unité de base. Vos étudiants se connaissent depuis trois ans, font les anniversaires ensemble, partent en week-end ensemble, sortent ensemble. L’enseignant est intégré à cette dynamique : on vient vous chercher pour les fêtes de groupe, on vous invite à des soirées chez l’habitant, on vous présente la famille des étudiants.

Le troisième choc a été la bureaucratie de l’arrivée. L’inscription à la police des migrations, le test médical obligatoire, l’ouverture du compte bancaire, l’inscription à la Sécurité sociale russe pour les soins de base : toutes ces étapes demandent des journées entières, parfois plusieurs déplacements, et un russe minimum pour comprendre les formulaires. L’UrFU a heureusement une responsable des étudiants étrangers qui accompagne et traduit. Sans elle, j’aurais mis trois fois plus de temps.

4. Comment se déroule une semaine type d’enseignement à l’UrFU ?

Mon emploi du temps comportait douze heures académiques hebdomadaires de cours, réparties en quatre créneaux de trois heures. L’heure académique russe fait 45 minutes, ce qui ramène les douze heures à neuf heures de cours effectifs. C’est moins qu’en France où l’on travaille en heures de soixante minutes, mais avec une intensité plus grande à chaque créneau.

J’enseignais à trois niveaux. Le premier groupe était composé de douze étudiants de deuxième année de licence en philologie française, niveau A2 à B1, à qui je faisais de la conversation à partir d’articles de presse, de courts métrages, de chansons. Le deuxième groupe regroupait huit étudiants de troisième année, niveau B2, avec qui nous travaillions la rhétorique, l’argumentation, la presse écrite, en préparation de leurs examens. Le troisième groupe, le plus intéressant, rassemblait quatre étudiants de Master en didactique du FLE, niveau C1, avec qui nous menions un atelier sur l’évaluation des productions écrites et l’enseignement par tâches, en miroir de mon propre mémoire.

En dehors des cours, je participais à la vie de la chaire de philologie romane et germanique. Réunions mensuelles, ateliers méthodologiques, participation à un colloque interne au printemps. J’ai aussi animé un club de cinéma français à l’Alliance française d’Iekaterinbourg, qui se réunissait un samedi sur deux et touchait un public mixte d’étudiants et de Russes adultes francophiles. C’était souvent la part la plus enrichissante de la semaine, parce qu’elle me sortait du cadre universitaire.

Pour aller plus loin sur les structures universitaires russes en 2026, le guide complet du programme d’assistanat que nous avons publié récemment détaille les universités d’accueil par cluster, les niveaux d’exigence et les profils de candidats retenus. Pour les démarches de stages courts en parallèle, voir aussi nos repères sur les stages linguistiques en Russie côté offre russophone.

À retenir : l’heure académique russe fait 45 minutes, pas 60. Douze heures académiques hebdomadaires reviennent donc à neuf heures de cours effectifs, réparties sur des créneaux plus intenses qu’en France.

5. Comment gérer la vie quotidienne avec 600 euros par mois en 2024-2025 ?

D’abord, en hiérarchisant les postes. Le loyer en résidence universitaire et les charges sont négligeables. La nourriture représente le poste principal, mais reste maîtrisable en mixant cantine universitaire et cuisine à la maison. Les transports urbains sont un poste marginal, et les soirées ou restaurants restent la seule vraie variable d’ajustement.

Poste de dépenseCoût mensuel en roublesCoût mensuel en euros
Loyer résidence universitaire4 20045
Charges (internet)2002
Repas à la cantine midi et soir8 00085
Repas mixte cantine + cuisine maison12 000130
Transports (métro et bus)1 20013
Dîner au restaurant correct (à l’unité)800 à 1 5009 à 16
Théâtre d’opéra et de ballet (place assise)400 à 1 2004 à 13

Un dîner au restaurant correct permet de sortir une à deux fois par semaine sans exploser le budget. Le théâtre Oural d’opéra et de ballet propose aussi des places debout à 200 roubles, ce qui rend la culture extrêmement accessible.

Le poste sur lequel j’ai le plus dépensé, c’est le voyage à l’intérieur de la Russie. J’ai utilisé les week-ends prolongés et les vacances universitaires pour me rendre à Kazan (12 heures de train de nuit en platzkart, 1 200 roubles), au lac Baïkal (deux jours et demi de train en kupé), à Moscou (1 jour de Sapsan, billet à 6 800 roubles), à Saint-Pétersbourg, à Kungur dans la région de Perm. Pour qui veut comprendre les classes ferroviaires russes et la culture de la nuit-train avant son séjour universitaire, notre pilier Transsibérien sert de base de référence pour budget et confort. J’estime y avoir consacré 60 000 roubles sur l’année, soit 650 euros. C’est presque un mois et demi de salaire, mais c’est le sens même du séjour.

6. La guerre en Ukraine a-t-elle modifié vos relations avec les étudiants et collègues ?

C’est une question délicate, et je veux y répondre sans angélisme ni dramatisation. La consigne explicite de France Éducation International et de l’ambassade de France à Moscou est de ne pas aborder la question politique en cours, ni en salle ni à l’extérieur. Cette consigne, je l’ai respectée. Elle n’est pas négociable et c’est une protection pour l’assistant.

Cela ne veut pas dire que la question est absente. Elle traverse la vie quotidienne par les marques de mobilisation, par les drapeaux, par la diffusion permanente de la télévision dans les espaces publics, par des conversations privées initiées par les étudiants ou les collègues. Dans ces conversations, j’ai entendu beaucoup de positions. Certains étudiants étaient résolument pro-régime, dans le ton officiel. D’autres, plus nombreux dans le cercle francophile, exprimaient une forme de tristesse résignée, une distance sans révolte. D’autres encore avaient un parent mobilisé, et le silence dominait alors.

Ce qui m’a surpris, c’est l’absence d’hostilité personnelle. À aucun moment je n’ai été pris à partie en tant que Français. Les conversations restaient des conversations d’individu à individu, avec une grande politesse et une réelle volonté de comprendre comment la France vivait cette période. Cela n’efface pas la dureté du contexte, mais cela montre que la relation interpersonnelle reste possible et même précieuse dans une période où elle est mise à mal partout ailleurs.

Conseil : pour les futurs assistants, respectez strictement la consigne de réserve professionnelle, et acceptez de naviguer dans une ambiguïté permanente. C’est un exercice exigeant mais formateur. Pour approfondir le travail des associations qui maintiennent un dialogue culturel franco-russe par d’autres canaux que l’État, le site de l’alliance franco-russe culturelle offre des éclairages utiles.

Salle de classe à l'Université fédérale de l'Oural avec étudiants russes en philologie française autour d'un cercle de chaises

7. Quels sont les avantages d’une ville comme Iekaterinbourg pour un Français ?

D’abord, l’intensité de la vie culturelle. Iekaterinbourg est la quatrième ville de Russie par sa population. Elle a un opéra, deux théâtres dramatiques de grande qualité, une dizaine de musées dont le très beau musée des Beaux-Arts qui conserve notamment des œuvres de l’avant-garde russe, et un centre de photographie contemporaine. La programmation cinéma alterne grands classiques russes et films d’auteur internationaux, dont quelques films français en version originale sous-titrée russe deux à trois fois par mois. L’Alliance française d’Iekaterinbourg propose une médiathèque ouverte aux étudiants, des conférences mensuelles, et un café littéraire le mercredi soir.

Ensuite, la proximité immédiate de la nature. À une heure de bus de la ville, vous êtes dans la chaîne de l’Oural avec ses sentiers de randonnée, ses lacs, ses datchas russes, ses traditions de bania (sauna russe) qui constituent une initiation incontournable. L’hiver, le ski de fond se pratique partout, en marge des forêts urbaines, et plusieurs stations de ski alpin existent à moins de deux heures.

Troisième avantage, le coût de l’apprentissage du russe. J’ai pris des cours individuels avec une professeure de l’Alliance française pendant huit mois, deux heures par semaine, pour 1 500 roubles l’heure, soit 16 euros. Total annuel : environ 130 euros pour 64 heures de cours individuels. C’est le tarif d’un cours collectif d’une semaine dans une école française.

Enfin, la dimension humaine. Iekaterinbourg n’est pas une métropole anonyme. En quelques mois, vous êtes identifié comme le Français de la chaire de philologie française. Les gens vous reconnaissent, les commerçants vous saluent, les étudiants vous invitent. Cette densité du tissu social est précieuse pour une expérience d’expatriation courte.

8. Quels conseils donneriez-vous à un futur assistant en 2026 ?

Quatre conseils principaux, dans l’ordre où je les aurais aimé recevoir avant mon départ :

  1. Choisissez une ville de province plutôt que Moscou ou Saint-Pétersbourg, sauf si vous avez déjà une attache personnelle dans la capitale. La province offre une immersion linguistique plus rapide, un coût de vie compatible avec le salaire, et une expérience plus singulière.
  2. Préparez le russe avant le départ, au moins un niveau A1 solide, idéalement A2. Cela divise par deux les difficultés administratives des trois premières semaines, et accélère votre intégration. Les cours du soir de l’Inalco ou de l’université publique la plus proche sont une excellente option, ou la méthode Assimil pour les autodidactes.
  3. Équipez-vous correctement pour l’hiver dès l’arrivée : manteau matelassé long, bottes adaptées (russes ou Sorel), chapka véritable, écharpe en laine, gants doublés. Investir 350 à 400 euros dans l’équipement hivernal dès septembre est un investissement de confort indispensable.
  4. Tenez un journal. Une année à 1 800 kilomètres à l’est de Moscou, dans un contexte politique inhabituel, dans une langue qui n’est pas la vôtre, avec des étudiants qui vous bousculent et un quotidien qui change votre rapport au temps, ce sont des matériaux précieux. Vous les utiliserez plus tard, dans un mémoire, dans une publication, dans un livre, ou simplement pour vous-même.

Et en attendant, à votre arrivée, profitez d’outils comme la base de phrases pour apprendre le russe en ligne pour franchir le cap des trois premières semaines avec moins de stress.

Pour qui veut prolonger l’expérience par d’autres formes de séjour académique en Russie, notre pilier régions russes méconnues recense les villes universitaires d’Oural, de Sibérie et de la Volga où la francophonie reste vivante en 2026.

Pour les francophones qui envisagent de candidater pour 2026, le calendrier est ouvert. Le programme reste l’une des plus belles passerelles entre la France et la Russie aujourd’hui, et l’expérience formatrice qu’il offre garde tout son sens, même dans le contexte présent.