23h45 a la gare Iaroslavl. La premiere chose que l’on remarque, ce n’est pas le train, c’est l’odeur. Sur le quai numero 6, dans le brouillard de mi-octobre, flotte un melange de creosote, de bois chaud, de gas-oil et de neige fondue. Les locomotives Tchs2 attelees aux rames du Rossija expirent leur vapeur grasse dans les sodium. Les provodnitsi en uniforme bleu marine, casquette posee bas sur le front, controlent les billets devant chaque voiture. Une queue tranquille s’organise. Pas de cohue : nous sommes en Russie, on ne se bouscule pas, on attend son tour. Voiture 7, place 11. La provodnitsa releve mon passeport, examine la photo, hoche la tete, rend les documents avec un imperceptible sourire. Premiere lecon : on ne sourit pas par politesse en Russie. Quand un sourire se livre, il signifie quelque chose.

Six jours et quatre heures plus tard, nous serons a Vladivostok. Pour l’instant, le compartiment 11 sent le savon de Marseille (petit cadeau pour la provodnitsa) et le pain noir. Trois compagnons de route m’attendent : un ingenieur de Iaroslavl, sa fille de quatorze ans, un retraite siberien. Personne ne parle anglais. Le voyage commence.

Le quai d’Iaroslavl, depart 23h45

Tous les soirs depuis 1956, le train numero 1, le Rossija, quitte Moscou pour Vladivostok (voir notre itineraire Moscou-Vladivostok en 9 jours pour une version commentee jour par jour). La gare Iaroslavl, batie en 1902 par l’architecte Fedor Schechtel dans un style neo-russe foisonnant (toits coniques, frises de zelliges, briques de couleur), constitue le portique d’entree de l’aventure transsiberienne. C’est la plus belle des trois gares moscovites, plus interessante a elle seule que bien des palais.

Le rituel du depart obeit a une chronologie immuable. 23h00 : ouverture des quais, controle billet a l’entree de la voiture par la provodnitsa. 23h15 : installation dans le compartiment, depot des bagages, distribution des draps blancs amidonnes. 23h30 : derniers achats au kiosque de quai (eau Borjomi, biscuits Yubileinoye, cigarettes Belomorkanal pour ceux qui en consomment). 23h40 : sifflet du chef de gare, fermeture des portes. 23h45 : depart silencieux, presque imperceptible, le train s’ebranle sans secousse, les sodium glissent.

Premiere demi-heure de roulement : la traversee de la banlieue moscovite, immeubles en brique des annees 1970, cheminees d’usines, courts de tennis abandonnes, datchas de bois esseulees. Les compagnons de compartiment ouvrent leurs sacs : pain noir, oeufs durs, concombre, jambon emballe, vodka Stolichnaya minuscule. Chacun pose sa contribution sur la tablette centrale. L’ingenieur de Iaroslavl me tend une assiette en plastique, une fourchette, un verre. Premier toast en Russie : “Za znakomstvo” (a notre rencontre). On boit cul sec, sans grimace.

La premiere nuit, secousses et thes

Vers minuit trente, la provodnitsa repasse pour proposer du the (chai). Le samovar electrique au bout du couloir distribue de l’eau bouillante 24 heures sur 24. Le the est servi dans des verres a anse en fer-blanc grave (podstakannik), souvenir sovietique encore en usage sur tous les trains de longue distance. Trois sucres, citron facultatif, biscuit. Le rituel se reproduira huit fois par jour pendant six jours. Couloir de wagon russe avec samovar en fin de couloir

L’extinction des lumieres survient vers 1h du matin. Les couchettes superieures sont en hauteur (presque 2 metres), accessibles par une echelle metallique escamotable. Matelas mince, oreiller plat, couverture en laine grise. Drap du dessous, drap du dessus, taie d’oreiller : la provodnitsa a tout fourni en debut de voyage. Le sommeil vient vite, berce par le balancement caracteristique des voitures russes (largeur de voie 1520 mm, plus large que le standard europeen, donne un roulis particulier). Les changements de motrice toutes les 1500 kilometres provoquent des secousses (compter une suspension de 20 a 40 minutes a chaque relais traction).

Reveil 6h45. La fenetre est embuee. Le doigt sur le verre froid trace un cercle : derrière apparaissent des bouleaux jaunis, une route forestiere, des cabanes en bois sombre. Nous sommes a 350 kilometres a l’est de Moscou, en pleine plaine russe. Le voyage a commence.

Les provodnitsi, ces ames veillantes

Chaque voiture est confiee a deux provodnitsi (le mot designe une femme, le masculin provodnik est plus rare) qui se relayent en permanence sur les six jours du trajet. Elles partagent le compartiment de service au bout du couloir, dorment a tour de role, ne descendent jamais du train (sauf quelques minutes lors des arrets prolonges pour fumer). Leur emploi du temps : controle des billets et passeports a l’embarquement, distribution et reprise du linge de lit, tenue du samovar, vente de petits articles (the, cafe, biscuits, magazines, ours en peluche, mugs souvenir), entretien quotidien (aspirateur, nettoyage des cabinets de toilette, vidage des poubelles), reveil des passagers descendant aux escales, surveillance generale.

Tatiana, la provodnitsa de notre voiture 7, a 38 ans, vient de Tchita (5500 kilometres a l’est de Moscou). Elle est mariee, deux enfants, son mari est cheminot lui aussi. Elle fait le Moscou-Vladivostok aller-retour deux fois par mois, soit 4 voyages mensuels de 13 jours chacun (6 jours aller, 1 jour repos a Vladivostok, 6 jours retour). Le reste du temps : 17 jours par mois chez elle. Elle parle ouzbek (sa famille est de Samarcande, deportee en 1944), russe et un peu de chinois, mais aucun mot d’anglais. Notre conversation utilise google translate sur son smartphone Honor. Elle veut savoir si la France a vraiment des cathedrales aussi grandes que celles de Russie. La photo de Notre-Dame avant l’incendie l’impressionne. Elle me montre celles de Tchita en retour : une cathedrale orthodoxe en bois rouge sang, etonnante.

Les provodnitsi forment l’unite de base du Transsiberien. Sans elles, le train ne fonctionnerait pas. La hierarchie au sein de l’equipage est nette : un nachalnik (chef de train) supervise les douze provodnitsi des douze voitures, mais l’autonomie de chaque binome est totale.

Le rythme des jours, l’art de la lenteur

Tres vite, le voyage transsiberien apprend a son passager une nouvelle relation au temps. Les premiers jours, on regarde encore l’heure : depart de Vladimir, arrivee a Nijni-Novgorod, depart de Kirov. Vers le 3eme jour, l’horloge perd son utilite. On se cale sur le rythme du train : reveil avec la lumiere (qui change de fuseau toutes les 24 heures, l’aube avance d’une heure par jour vers l’est), petit dejeuner au samovar, lecture en couchette, marche dans le couloir pour delier les jambes, conversation au compartiment, halte d’achat aux quais, dejeuner, sieste, lecture, the, diner, lecture, sommeil. Six jours s’organisent autour de ces gestes simples.

Le paysage participe de cet appentissage. La taiga siberienne, qui commence apres l’Oural au matin du 3eme jour, s’etend pendant 3000 kilometres : memes bouleaux, memes pins, meme tapis vert sous neige saisonniere, memes villages tous les 100 kilometres avec leur eglise au bulbe bleu, leur cheminee fumante de centrale au charbon, leur quai en bois grise. La repetition n’est pas monotone : elle est meditative. On entre dans une transe legere, on observe les memes elements en variations infinies. Passagers partageant un repas dans un compartiment de train

Les compagnons de compartiment changent. Notre ingenieur descend a Tioumen au matin du 2eme jour. Sa place est reprise par une grand-mere ouzbeke en hijab a fleurs, qui rejoint sa fille mariee a Krasnoiarsk. Pas un mot d’anglais ni de russe academique : seul l’ouzbek. Elle nous offre du melon de Boukhara, partage en six tranches genereuses. Plus tard, un militaire en permission (parti d’Iekaterinbourg, va a Tchita) prend la quatrieme couchette. Les changements jouent comme des ponctuations dans la duree du voyage.

Halte a Iekaterinbourg, choucroute aux quais

A 5h47 du matin du 3eme jour, le train s’arrete a Iekaterinbourg pour un arret prolonge de 27 minutes. La gare, vaste edifice neoclassique sovietique, est encore eclairee aux sodium dans la nuit blafarde. Sur le quai, deja une vingtaine de babouchki vendent. Tableau immuable : pliants metalliques, paniers d’osier, lampes torches frontales pour s’eclairer, bouilloires a samovar fumantes, pains ronds bruns alignes sur des nappes blanches, bocaux de cornichons en vrac, chaussons feuilletes pirojki encore tiedes (recettes : viande hachee, chou, fromage, oeuf), saucissons sec en chapelets, poissons fumes de la Kama (oudak), gateaux de pavot poppy seed, fruits secs.

Pour 200 roubles (2 euros), un repas pour la matinee : un pirojki au chou, une saucisse seche, une poignee de myrtilles d’aout en bocal, un thermos de the. Les babouchki vendent vite, comptent en silence, rendent la monnaie en pieces. Aucun marchandage, prix fixe. Une experience commerciale sans equivalent : economie souterraine assumee, encadrement tacite par les autorites, chaque vendeuse a sa zone designee sur le quai.

L’arret a Iekaterinbourg est aussi celui ou l’on peut, si l’on a planifie une escale, descendre completement. La ville d’execution des derniers Romanov en 1918 (cathedrale memoriale Sur le Sang Verse, monastere de Ganina Yama dans la foret a 16 km), porte de l’Oural, troisieme ville de Russie, vaut largement deux jours de pause. Notre voyage continue : retour en couchette, the chaud, fenetre embuee.

Le dernier matin, Vladivostok dans le brouillard

Au matin du 6eme jour, vers 6h, le train aborde le Primorye. La taiga laisse place a une vegetation plus mediterraneenne : feuillus, sous-bois denses. La temperature exterieure remonte (10 degres en novembre, alors que le reste du parcours connaissait moins 15). A 8h30 heure locale (soit 1h30 heure de Moscou, le decalage de 7 fuseaux est complet), Vladivostok apparait : collines escarpees, baie d’Avatcha au loin, quartiers en briques rouges du XIXe siecle russe imperial, ponts modernes du sommet de l’APEC en 2012. La gare terminus, copie reduite de Iaroslavl a l’autre extremite du continent, accueille le Rossija. Tatiana ouvre la portiere, descend en derniere apres tous les passagers, salue chacun. Elle prendra le train suivant pour le retour, dans 18 heures. Pas de pourboire : un grand sac de chocolats Lindt achete a la gare de Lyon, accepte avec gravite. Spasiba bolshoye, do svidanya. Le voyage Transsib s’acheve.


Six jours dans une couchette. Sept fuseaux franchis. Une dizaine de visages croises, des conversations a coups de gestes et de google translate. Le Transsiberien n’est pas une experience de transport : c’est une experience de transformation lente. On embarque a Iaroslavl, on debarque a Vladivostok, autre. Pour prolonger les recits d’autres voyageurs sur les memes rails, voir les articles Transsib du reseau qui multiplient les angles et les saisons. Pour les fondamentaux pratiques (classes, billets, lignes), notre pilier Transsiberien pose le contexte general.