Il y a des conversations que l’on ne peut avoir qu’entre femmes, ou du moins que certaines femmes hésitent à avoir ailleurs. Sophie Marchand appartient à cette catégorie de voyageuses qui refusent les deux extrêmes du discours sur le voyage solo féminin : ni l’euphorie naïve des récits Instagram, ni la peur paralysante des avertissements officiels. Graphiste freelance de 34 ans basée à Bordeaux, elle a effectué trois voyages en solo en Russie entre 2019 et 2024 — avant, pendant et après les grands bouleversements de 2022 qui ont transformé la logistique du voyage russe.

L’entretien a eu lieu en visioconférence, Sophie étant en déplacement professionnel. Elle parle de la Russie avec une affection méfiante — «méfiante envers les clichés, pas envers les gens», précise-t-elle. Ce qui suit est son témoignage, sans filtre et sans romantisme artificiel.

Sophie Marchand, graphiste et voyageuse solo en Russie
Sophie Marchand Graphiste freelance, 34 ans, Bordeaux. Trois voyages en solo en Russie : 2019 (Moscou–Saint-Pétersbourg), 2022 (Transsibérien), 2024 (Caucase russe). Globe-trotteuse dans 28 pays. Personnage composite — portrait éditorial créé pour cette interview.

Sécurité, rencontres et logistique au quotidien

**Camille Ferrand :** Sophie, tes trois voyages en solo en Russie — qu'est-ce qui t'a fait revenir ?
**Sophie Marchand :** La première fois en 2019, c'était une décision rationnelle : j'avais 27 ans, un peu d'argent de côté, et la Russie était à portée financière. Je ne savais pas trop ce que j'allais trouver. Ce qui s'est passé, c'est que j'ai eu des rencontres dont je n'aurais jamais soupçonné la profondeur. Des conversations dans des trains avec des gens qui n'avaient pas de raison de me faire confiance et qui l'ont fait quand même. Un sentiment de décalage par rapport à ma vie habituelle qui n'était pas de l'exotisme de pacotille mais quelque chose de plus essentiel. La deuxième fois en 2022, je savais que les conditions avaient changé — plus de vols directs, plus de carte bancaire. J'y suis allée quand même parce que j'avais besoin de vérifier si le pays que j'avais connu existait encore. Il existait, différemment. La troisième fois en 2024 c'était le Caucase russe — une région que je voulais voir avant que le tourisme l'atteigne. Ces montagnes méritent un article entier à elles seules.
**Camille Ferrand :** La sécurité pour une femme seule en Russie : mythe ou réalité ?
**Sophie Marchand :** C'est la question que j'entends le plus. Et la réponse honnête, c'est : Moscou et Saint-Pétersbourg sont deux des grandes villes européennes où je me suis sentie le plus en sécurité en tant que femme seule. Le rapport violence publique / densité de population y est remarquablement bas. La Russie n'est pas l'Inde, elle n'est pas l'Égypte — le harcèlement de rue est nettement moins présent qu'en France méditerranéenne ou qu'au Maroc, dans mon expérience personnelle. Ce qui crée de l'inconfort, c'est plutôt la longueur des nuits en train avec des étrangers dans un espace confiné — mais ça se gère avec du bon sens. Je n'ai jamais réservé un coupé entier pour moi seule, et je ne me suis jamais retrouvée dans une situation qui m'a vraiment inquiétée. Pour les questions de faisabilité du voyage et de sécurité générale en 2026, notre [guide pratique du voyage en Russie](/blog/voyage-russie-2026-faisabilite-securite-paiements/) est la meilleure ressource à consulter en amont.

Sophie Marchand, voyageuse solo, dans le métro de Moscou

**Camille Ferrand :** Les rencontres : comment les Russes accueillent-ils une voyageuse seule ?
**Sophie Marchand :** Avec beaucoup de curiosité, d'abord. Puis souvent avec une générosité qui m'a désarmée. Une femme occidentale voyageant seule en Russie pour le plaisir — pas pour le travail, pas avec un mari — c'est encore une curiosité dans beaucoup de régions hors des grandes villes. Dans le Transsibérien, une famille bouriate a passé trois heures à me montrer des photos de leur village sur un téléphone, à essayer de m'expliquer leurs traditions, à partager leurs provisions. Ils ne parlaient pas un mot de français ou d'anglais. On a communiqué par Google Translate et par sourires. Dans les grandes villes, les moins de 35 ans parlent souvent anglais et posent des questions directes et franches sur ce qu'on pense de la Russie, de la France, du monde. Ces conversations sont parmi les plus honnêtes que j'aie eues en voyage.
**Camille Ferrand :** Transports en solo : train de nuit, métro, VTC — tes conseils concrets ?
**Sophie Marchand :** Le métro de Moscou et de Saint-Pétersbourg, je l'utilise sans hésiter à n'importe quelle heure. Il est bondé, propre, rapide, et les stations Art déco valent à elles seules le détour — surtout Kievskaya sur la ligne circulaire de Moscou. Pour les taxis, exclusivement Yandex Go — l'application s'installe facilement, vous avez le nom du chauffeur, la plaque, et le trajet est tracé en temps réel. Je ne monte jamais dans un taxi de rue en Russie. Pour les trains de nuit, j'ai une règle : jamais en platzkart (wagon ouvert) pour un trajet de plus de 6 heures. Pas par peur — j'y ai voyagé en 2019 — mais pour la qualité du sommeil. En coupé (4 couchettes fermées), les compagnons sont souvent une famille ou un couple, ce qui rend le contexte plus confortable pour une voyageuse seule.
**Camille Ferrand :** Harcèlement de rue : est-ce vraiment un problème en Russie ?
**Sophie Marchand :** Honnêtement, bien moins qu'en France. J'ai subi plus de harcèlement de rue en une journée à Rome qu'en trois semaines à Moscou et Saint-Pétersbourg. Ce n'est pas une idéalisation — c'est mon expérience réelle. Il peut y avoir des regards prolongés, des hommes qui s'approchent dans les bars, des situations inconfortables — mais c'est de l'ordre de ce qu'on vit partout en Europe. Ce qui change parfois, c'est la persistance des hommes d'une certaine génération (plus de 50 ans) dans les villes de province — une façon d'insister dans la conversation qui peut sembler lourde mais qui n'est généralement pas malintentionnée. La réponse franche et directe fonctionne bien en Russie — les Russes n'apprécient pas les esquives, et une refus clair est respecté.
**Camille Ferrand :** L'hébergement idéal pour une voyageuse solo ?
**Sophie Marchand :** Pour les grandes villes, les auberges de jeunesse à haute note sur les plateformes sont ma préférence — pas pour le prix, mais pour l'ambiance et les informations de voyage partagées. La communauté internationale des backpackers en Russie est petite mais soudée, et les gérants d'auberges bien notées sont généralement des sources d'information fiables sur ce qui se passe localement. Pour les villes de province et les villes sibériennes, je préfère les appartements en location — souvent disponibles via des petites annonces locales (Avito.ru). La chambre chez l'habitant est une autre option souvent magnifique : j'ai passé une nuit à Irkoutsk chez une retraitée qui louait sa chambre d'amis pour 15 euros, et c'était la meilleure nuit de ce voyage. Elle m'a cuisiné des pelmeni le lendemain matin.

Femme voyageuse de dos sur la perspective Nevski à Saint-Pétersbourg, lumière dorée

**Camille Ferrand :** La barrière de la langue : comment tu t'en sors ?
**Sophie Marchand :** J'ai appris l'alphabet cyrillique avant mon premier voyage — deux jours avec une application dédiée (le Duolingo cyrillique est suffisant pour la lecture). Ce n'est pas du tout pareil que comprendre la langue, mais ça change tout : on peut lire les noms de rues, les enseignes, les arrêts de bus. Pour le reste, Google Translate avec la caméra permet de lire les menus et les panneaux en temps réel. Yandex Translate (téléchargé hors-ligne) fonctionne souvent mieux que Google en russe. J'ai aussi appris une dizaine de mots-clés en russe qui servent en voyage : merci, s'il vous plaît, combien, où, train, hôtel, droite, gauche. Ça crée de la bonne volonté immédiatement visible.
**Camille Ferrand :** Les moments où tu as eu peur — et ce que tu as fait ?
**Sophie Marchand :** Il y en a eu deux. Le premier en 2019 dans le métro de Moscou : j'avais raté ma station, il était 23h30, je ne savais plus du tout où j'étais. Panique intérieure totale, mais calme extérieur — j'ai ouvert Yandex Maps, j'ai repris le métro dans l'autre sens, et j'étais à mon auberge 40 minutes plus tard. La deuxième situation, plus sérieuse : dans le Caucase en 2024, une voiture s'est arrêtée pour m'offrir un trajet, le conducteur a continué à rouler après l'endroit où je voulais descendre. Situation classique, pas dramatique. J'ai dit fermement et clairement en russe «Остановитесь!» (Arrêtez !) en montrant la route. Il s'est arrêté, j'ai payé, j'ai appelé un Yandex Go. Dans les deux cas : rester calme, avoir une application de géolocalisation fonctionnelle, et ne jamais montrer la panique. C'est la règle que j'applique dans n'importe quel pays.
**Camille Ferrand :** Tes 5 conseils indispensables pour les femmes qui veulent voyager seules en Russie ?
**Sophie Marchand :** Un : apprendre l'alphabet cyrillique avant de partir — c'est 2 jours d'investissement pour 3 semaines de confort. Deux : télécharger Yandex Maps et Yandex Translate hors-ligne, et tester les deux avant de partir (pas dans l'avion). Trois : réserver les trains en coupé et non en platzkart pour les longs trajets nocturnes — le surcoût est minimal et le confort incomparable. Quatre : avoir 200 à 300 euros en cash euros ou dollars dans une pochette cachée sous les vêtements pour les urgences. Cinq : communiquer sa localisation à un contact de confiance en France via l'application «Partager ma position» au moins une fois par jour. Pas parce que la Russie est particulièrement dangereuse, mais parce que c'est la règle que j'applique dans n'importe quel pays où le réseau consulaire français est limité. Pour les deux premiers voyages, je recommande de commencer par [l'itinéraire Moscou–Saint-Pétersbourg en 7 jours](/blog/itineraire-moscou-saint-petersbourg/) qui offre deux villes de niveaux de confort différents sans s'éloigner des zones bien équipées pour les étrangers. Notre guide [Saint-Pétersbourg en 5 jours](/blog/saint-petersbourg-itineraire-5-jours-2026/) donne des adresses concrètes testées par notre rédaction.

Idées reçues sur la Russie et les femmes seules

«La Russie est trop machiste pour une voyageuse solo» — Faux dans les grandes villes. Moscou et Saint-Pétersbourg ont des dynamiques urbaines similaires à Paris ou Berlin sur les questions d’égalité de genre dans l’espace public. Les villes de province sont plus traditionalistes mais le respect reste la règle générale.

«On va être arrêtée par la police pour rien» — Faux. Les touristes étrangers sont peu contrôlés. L’enregistrement obligatoire (registration) est effectué par les hôtels à l’arrivée ; il n’y a rien à faire soi-même. Pour les démarches e-visa et formalités d’entrée, tout est sur notre page dédiée. Éviter de photographier les installations militaires et les postes de police — c’est la seule précaution réelle.

«Il faut parler russe couramment pour voyager seule» — Faux. L’alphabet cyrillique et dix mots de base suffisent pour naviguer dans les grandes villes avec les applications de traduction.

«Le voyage solo féminin en Russie n’est possible qu’avant 2022» — Faux. Les conditions logistiques ont changé (paiements, vols) mais le pays reste voyageable pour une femme solo en 2024 et 2026.

«Les Russes sont froids et inaccessibles» — Faux en pratique. Ils sont réservés en public et très ouverts en privé. La clé est de ne pas confondre la réserve de façade avec l’hostilité — ce sont deux choses entièrement différentes.

«Il vaut mieux éviter la Russie en ce moment» — C’est une décision personnelle que Sophie ne prend pas à la place des lecteurs. Pour les éléments objectifs qui permettent de la prendre en connaissance de cause, consulter voyagerussie.com qui maintient une rubrique d’actualité sur les conditions de voyage, et russievoyage.fr pour les témoignages de voyageurs récents. Chaque voyageuse doit évaluer sa propre tolérance au risque et ses motivations.