La construction du Transsibérien entre 1891 et 1916 constitue l’un des projets d’infrastructure les plus ambitieux du 19e siècle, comparable au canal de Suez (achevé 1869), au chemin de fer transcontinental américain (achevé 1869) ou au canal de Panama (achevé 1914). Avec 9288 km traversant 8 fuseaux horaires, 16 grands fleuves, deux chaînes de montagnes et une immense zone de permafrost, il incarne l’ambition impériale russe des derniers Romanov et la transformation économique de la Sibérie. Son histoire déroule sur un quart de siècle les deux derniers règnes impériaux russes (Alexandre III de 1886 à 1894, Nicolas II de 1894 à 1917), la guerre russo-japonaise (1904-1905), la révolution de 1905, et s’achève dans les décombres de la Première Guerre mondiale.

Pour la préparation pratique d’un voyage contemporain sur la ligne, voir notre pilier transsibérien et l’itinéraire Moscou-Vladivostok en 9 jours.

Les débats préalables 1850-1891

L’idée d’un chemin de fer reliant la Russie européenne à l’Extrême-Orient émerge des années 1850-1860, portée par plusieurs ingénieurs et militaires russes visionnaires. Le général russe Nikolai Mouraviev-Amourski (1809-1881), gouverneur de la Sibérie orientale de 1847 à 1861, est l’un des premiers promoteurs. Il obtient de la Chine impériale le traité d’Aigun (1858) puis la Convention de Pékin (1860) qui cèdent à la Russie les territoires au nord du fleuve Amour et la région de l’Oussouri, permettant la fondation de Khabarovsk (1858) et Vladivostok (1860). Ces acquisitions rendent nécessaire une liaison terrestre efficiente avec Moscou, les voies fluviales (Volga-Oka-Kama puis fleuves sibériens) étant très longues et saisonnières.

Plusieurs projets se discutent dans les années 1870-1880 :

  • Trace nord : via l’Oural et la vallée de l’Ob.
  • Trace central : via Tcheliabinsk et Omsk — c’est celui qui sera finalement retenu.
  • Trace sud : via Tachkent-Turkestan, abandonné pour raisons stratégiques.

Le débat porte aussi sur la question de la largeur du rail : rail impérial russe de 1524 mm (5 pieds, standard russe depuis 1842) ou rail européen de 1435 mm (standard européen depuis Stephenson). La décision tranche pour le rail impérial, pour des raisons tant stratégiques (empêcher une invasion européenne facile) que économiques (continuité avec le réseau russe existant).

Alexandre III, empereur de toutes les Russies depuis l’assassinat de son père Alexandre II en 1881, tranche finalement en faveur du projet en 1886. Son ministre des Finances Ivan Vyshnegradsky (1887-1892) lance les études techniques, que poursuit son successeur Serge Witte (1892-1903), homme d’État clé du dernier tsarisme qui devient le véritable maître d’œuvre du Transsibérien. Witte obtient le financement par emprunts russes et français (l’alliance franco-russe se noue en 1891-1893), l’organisation administrative en 4 comités régionaux (Ouest, Central, Sud-Sibérien, Ussourien), et la mobilisation de la bureaucratie impériale.

1891 : le coup de pioche symbolique de Nicolas II

Le 31 mai 1891, le tsarevitch Nicolas Alexandrovitch (futur Nicolas II, alors âgé de 23 ans) pose la première pierre du Transsibérien à Vladivostok, terme oriental de la ligne. Il revient d’un voyage de 9 mois en Extrême-Orient (l’Inde britannique, la Thaïlande, l’Indonésie, la Chine, le Japon) ordonné par son père pour lui faire prendre conscience des enjeux asiatiques de l’empire. À Vladivostok, il remplit symboliquement une brouette de terre et la déplace sur quelques mètres, geste consigné par la presse internationale. Le chantier Ussourien (Vladivostok-Khabarovsk) est alors lancé immédiatement. Chantier du Transsibérien vers 1900, pont en bois sur rivière sibérienne

Simultanément, le tronçon oriental (Tcheliabinsk-Omsk, 1330 km) est commencé depuis le côté russe. Les travaux avancent en tenaille vers le Baïkal. La philosophie d’origine : construire au moins coûteux possible, en acceptant des tronçons provisoires à reprendre plus tard (voies simples au lieu de doubles voies, rails plus légers, ponts en bois provisoires). Cette approche “low-cost” sera critiquée après 1904 quand les limitations apparaîtront avec la guerre contre le Japon.

Le problème du Baïkal et la Circum-Baikal

Le principal défi technique est le franchissement du lac Baïkal, plus profond lac du monde (1642 m), avec une rive sud-ouest en falaises abruptes de 500-900 mètres. Deux options initialement : un tracé nord en contournant le lac par le nord (trop long, 500 km de détour), ou un système de ferries. Le choix retient d’abord les ferries, avec deux navires brise-glaces construits en Grande-Bretagne et assemblés à Listvianka :

NavireLongueurTonnageCapacitéService
Baïkal290 m4200 tonnes25 wagons1900-1904
Angara80 m1400 tonnes2 wagons1900-1904

L’hiver 1903-1904, avec le début de la guerre russo-japonaise, les ferries ne suffisent plus. Le gouvernement ordonne la pose de rails directement sur la glace du Baikal, épaisse d’un mètre en février. Les wagons sont tractés à la main puis par chevaux sur les 42 km de traversée. Expérience légendaire mais très lente (4-6 jours par convoi).

La Circum-Baikal elle-même est construite de 1899 à 1905 le long de la rive sud du lac, sur 89 km comptant 33 tunnels creusés dans le granit et 200 ponts de franchissement de ravins. C’est le tronçon le plus coûteux au kilomètre de toute la ligne (1.8 million de roubles/km contre 170 000 pour les tronçons de plaine, soit x10). Les ingénieurs italiens, bulgares et moldaves spécialistes des tunnels sont mobilisés avec des ouvriers russes et chinois. Mise en service le 30 septembre 1904. Pour découvrir ce tronçon aujourd’hui et le lac Baikal dans son ensemble, notre guide Sibérie et lac Baikal détaille les étapes contemporaines accessibles au voyageur, ainsi que le patrimoine ferroviaire russe qui documente l’histoire complète de ces infrastructures impériales.

À retenir : Aujourd’hui, la Circum-Baikal historique est déclassée (depuis 1956, avec le barrage d’Irkoutsk qui a inondé une partie) et transformée en ligne touristique.

La guerre russo-japonaise et la leçon de 1904-1905

La guerre avec le Japon débute en février 1904 par l’attaque surprise de Port-Arthur (base navale russe en Mandchourie). Le Transsibérien est alors imparfait (Circum-Baikal en construction, pont de l’Amour inexistant, ligne de Mandchourie CER vulnérable). La logistique russe doit acheminer 400 000 soldats sur 8000 km en 18 mois. Performance technique réelle mais stratégiquement trop lente face à des Japonais servant des lignes courtes depuis leurs ports mandchous.

La défaite russe à Moukden (février-mars 1905, 90 000 pertes russes) et Tsushima (mai 1905, la flotte baltique russe envoyée faire le tour du monde en 7 mois est écrasée en une journée) marquent une humiliation nationale. Le traité de Portsmouth (septembre 1905, négocié par Witte qui est fait comte Witte-Portsmouth) oblige la Russie à céder le sud de Sakhaline, à retirer ses troupes de Mandchourie et à reconnaître l’hégémonie japonaise en Corée. La révolution de 1905 éclate en partie en réaction à cette défaite. Inauguration du Transsibérien à l'époque impériale russe 1916

La leçon est claire : la ligne via la Mandchourie chinoise (CER) est vulnérable (traversée d’un territoire étranger dépendant des accords sino-russes que le Japon peut contester). Le gouvernement décide en 1907 de construire la ligne de l’Amour, tracé strictement russe contournant la Mandchourie par le nord, passant par Birobidjan et Khabarovsk. Travaux de 1908 à 1916. La jonction finale se fait au pont de l’Amour à Khabarovsk, le plus long pont ferroviaire russe (2600 m), inauguré le 18 octobre 1916.

Les ingénieurs et ouvriers du Transsibérien

La construction mobilise un pic de 85 000 ouvriers simultanés vers 1895-1900. Direction technique par des ingénieurs russes formés à l’Institut des Voies de Communication de Saint-Pétersbourg (Korolkov, Bajenov, Mihailovskij), avec consultants italiens et allemands pour les tunnels et ponts. La main d’œuvre se composait de plusieurs groupes distincts :

  • Paysans russes de Russie européenne (recrutement saisonnier 5-7 mois mai-novembre, puis retour au village) — la majorité des effectifs.
  • Bagnards déportés en Sibérie (affectation forcée, 15 000-20 000 selon les années, traitement humain relatif sous supervision gouvernementale).
  • Ouvriers chinois pour le tronçon CER mandchou (jusqu’à 25 000 au pic en 1900-1903).
  • Soldats affectés en période de paix.

Les conditions de travail étaient terribles : climat extrême (moins 40 en hiver, canicule à 35 et mouches dévastatrices en été), maladies (scorbut par manque de légumes frais, typhus, variole, peste bubonique sur la ligne mandchoue), isolement (chantiers à 3 semaines de marche du village le plus proche, ravitaillement par convois de chevaux), logements en baraquements de bois souvent non chauffés.

Erreur fréquente : croire que le Transsibérien fut construit sans coût humain majeur. Mortalité annuelle estimée à 1-3% des ouvriers, soit environ 15 000-30 000 morts sur les 25 ans de construction — aucune commémoration officielle de ce sacrifice n’existe encore aujourd’hui.

L’achèvement 1916 et l’héritage soviétique

Le chantier s’est étalé sur quatre grandes phases, chacune correspondant à un contexte politique différent :

PhasePériodeTronçonÉvénement marquant
11891-1898Tronçons simples (Ouest, Tsentralny, Transbaikal, Ussourien)Lancement simultané des chantiers russe et oriental
21898-1903Circum-BaikalSection la plus coûteuse au kilomètre de toute la ligne
31903-1905Trace via la Mandchourie (CER)Guerre russo-japonaise, ligne encore vulnérable
41908-1916Trace russe via l’AmourRéponse à la leçon stratégique de 1905

Le 18 octobre 1916, le dernier rail est pose sur le pont de l’Amour a Khabarovsk. La Russie imperiale célèbre tardivement cet achevement, dans un contexte de Première Guerre mondiale en cours et de crise revolutionnaire imminente (fevrier 1917 : abdication de Nicolas II ; octobre 1917 : revolution bolchevik). La dernière grande oeuvre imperiale se trouve ainsi completer juste avant la chute du regime qui l’a voulue. Après son abdication, Nicolas II sera d’ailleurs assigné à résidence à Tobolsk, ancienne capitale sibérienne restée à l’écart de la ligne : ce guide de Tobolsk et de son kremlin de pierre raconte cet épisode et ce qu’il en reste sur place.

L’Union soviétique reprend la ligne sans interruption et la modernise massivement : électrification partielle dès 1926, électrification complète achevée en 2002, doublement des voies sur la majorité du parcours, construction de la ligne BAM (Baikalo-Amourskaya Magistral) en parallèle au nord (1974-1989) pour desservir les ressources minières. La Russie contemporaine exploite la ligne sous le nom de RZD (Russian Railways) sans modification substantielle du tracé.


Le Transsibérien reste aujourd’hui le monument le plus tangible de l’ère impériale russe tardive, préservé dans son tracé et encore très utilisé (60 trains voyageurs quotidiens en 2026 sur la ligne, plus le fret). Pour approfondir l’héritage de la dynastie qui a porté ce projet, voir notre entretien avec Marina Korsakova, historienne spécialiste de la Russie impériale. Pour l’héritage culturel du train et les œuvres littéraires qu’il a inspirées, voir nos grands auteurs voyageurs et leur rapport au voyage russe dans un prochain article dédié.