L’historienne et son sujet : pourquoi cet entretien
C’est dans un bureau parisien rempli de cartes anciennes, de gravures du XIXe siècle et de piles d’ouvrages en français, en russe et en anglais que Marina Korsakova nous reçoit, un matin d’avril 2026. La fenêtre donne sur une cour intérieure paisible du sixième arrondissement ; sur la table, un samovar froid et un manuscrit en cours de relecture. Marina Korsakova consacre sa vie à la Russie impériale depuis trente ans, après une thèse soutenue dans une grande université parisienne. Elle a publié plusieurs ouvrages de référence sur Pierre le Grand, Catherine II et la fin des Romanov, et continue de parcourir régulièrement les archives de Saint-Pétersbourg, de Moscou et d’Iekaterinbourg.
Pourquoi tenir un tel entretien dans un magazine de voyage ? Parce que Saint-Pétersbourg n’est pas une ville comme les autres. Voir les façades pastel le long de la Néva sans connaître la volonté qui les a fait surgir, c’est passer à côté de l’essentiel. Marina Korsakova a accepté de raconter cet empire avec ses mots — sans grandiloquence, mais avec la précision de l’archive. Pour le voyageur curieux, ce dialogue tient lieu de promenade préparatoire : il aide à voir derrière les coupoles dorées, à comprendre pourquoi telle salle de bal est aussi grande, pourquoi telle église a été détruite puis reconstruite, pourquoi la ville change trois fois de nom au XXe siècle.
Cet entretien est un portrait éditorial, reconstitué à partir d’écrits publiés et de plusieurs conversations recueillies au fil de l’année. Le personnage de Marina Korsakova est fictif ; il sert de fil conducteur narratif pour transmettre des connaissances historiques solides au lecteur-voyageur.
Historienne, spécialiste de la Russie impériale, Paris
Docteur en histoire moderne et contemporaine, 30 ans de recherches sur les Romanov. Auteur de plusieurs ouvrages de référence sur Pierre le Grand, Catherine II et la chute de la dynastie. A parcouru les archives de Saint-Pétersbourg, Moscou, Iekaterinbourg. Portrait éditorial. Reconstitution d'entretien synthétisant des recherches publiées et plusieurs conversations recueillies en 2024-2026.
Une vocation née devant un tableau de Repine
Hélène Roux : Comment devient-on, à Paris, en 2026, historienne de la Russie impériale ? Quel a été le déclic ?
Marina Korsakova : Tout est parti d'une visite au Louvre, à treize ans, devant les peintures russes prêtées exceptionnellement pour une exposition temporaire à la fin des années 1980. Il y avait un tableau d'Ilia Répine, *Les Bateliers de la Volga*, qui m'a littéralement clouée au sol. Onze hommes attelés à une corde, le visage creusé par l'effort, traînant une péniche sur un fleuve immense. Ce n'était pas la Russie des contes de Perrault ni celle des coupoles dorées des cartes postales : c'était une Russie de chair et de sueur. J'ai voulu comprendre cette violence sociale, cette grandeur et cette misère mêlées.Mon père était diplomate et nous avons vécu trois ans à Moscou pendant la perestroïka. Je me souviens des files d’attente devant les magasins, du Bolchoï où l’on entrait pour quelques kopecks, des trains de banlieue surchauffés sentant le tabac et la kolbassa. Quand je suis rentrée en France, je savais déjà que je consacrerais mes études à ce pays. J’ai fait une licence d’histoire à la Sorbonne, puis un master sur la cour de Catherine II, enfin une thèse sur la propagande visuelle du règne de Pierre le Grand. Trente ans plus tard, je n’ai pas épuisé le sujet. La Russie impériale, c’est un puits sans fond.
Ce qui me passionne par-dessus tout, c’est la mise en scène du pouvoir. Comment fabrique-t-on un empire ? Comment convainc-t-on des paysans illettrés que ce souverain est leur tsar légitime ? La réponse passe par les palais, les uniformes, les cérémonies, les icônes — et par cette ville inventée de toutes pièces, Saint-Pétersbourg, qui est à elle seule un manifeste politique en pierre et en stuc.
Pourquoi Pierre le Grand quitte Moscou
Hélène Roux : En 1703, Pierre le Grand fonde une nouvelle capitale sur des marécages glacés. C'est un geste fou. Comment l'expliquez-vous ?
Marina Korsakova : Ce n'est fou qu'en apparence. Pierre Ier a une obsession : ouvrir la Russie sur l'Europe. Or Moscou, où il a grandi, est tournée vers l'intérieur, vers les steppes, vers une orthodoxie médiévale qui le suffoque. La cour, peuplée de boyards en longues barbes et caftans, refuse les innovations qu'il impose à coups de décrets. À vingt-cinq ans, il part incognito en Hollande et en Angleterre — c'est la fameuse Grande Ambassade de 1697-1698 — pour apprendre la charpenterie navale dans les chantiers d'Amsterdam et de Zaandam. Il en revient transformé, déterminé à occidentaliser la Russie de force.Pour cela, il lui faut une fenêtre sur la Baltique, donc battre les Suédois. La victoire de Poltava en 1709 contre Charles XII consacre cette nouvelle puissance. Mais dès 1703, sur le delta de la Néva à peine repris à la Suède, Pierre pose la première pierre de la forteresse Pierre-et-Paul. Le site est un cauchemar logistique : marais, brouillards, inondations annuelles, hivers polaires. Mais c’est précisément ce qui en fait un manifeste. Construire une capitale là où il n’y avait rien, sur le pire terrain possible, c’est affirmer que la volonté du tsar peut tout, même la nature.
La capitale est officiellement transférée en 1712. La noblesse est obligée de s’y installer ; refuser, c’est risquer la disgrâce. On estime que plus de cent mille ouvriers, paysans réquisitionnés, prisonniers suédois et serfs, sont morts sur le chantier — d’épuisement, de fièvres, de scorbut. Saint-Pétersbourg est, littéralement, une ville bâtie sur des os. Cette violence fondatrice fait partie intégrante du génie du lieu : sous la beauté des perspectives Rastrelli, il y a toujours, en filigrane, le coût humain de l’empire.
Catherine II : usurpatrice ou plus grande tsarine ?
Hélène Roux : Catherine II est née allemande, est arrivée à quatorze ans, a renversé son mari, et passe pourtant pour la plus grande tsarine de l'histoire. Comment réconcilier ces deux images ?
Marina Korsakova : Il n'y a pas à les réconcilier : ces deux dimensions coexistent et se nourrissent. Sophie d'Anhalt-Zerbst arrive à Saint-Pétersbourg en 1744 dans un attelage glacial. Elle a quatorze ans, ne parle pas un mot de russe, doit épouser un cousin maladif et infantile, le futur Pierre III. Elle prend une décision qui scelle son destin : se faire plus russe que les Russes. Elle apprend la langue avec une obstination farouche, jusqu'à la maîtriser au point d'écrire ses mémoires en russe. Elle se convertit à l'orthodoxie, prend le nom d'Ekaterina Alekseyevna, multiplie les pèlerinages aux monastères. Pendant dix-huit ans, on la voit peu : elle observe, elle lit, elle correspond avec Voltaire, Diderot, Grimm.En juin 1762, son mari règne depuis six mois et accumule les maladresses. Il insulte la garde impériale, méprise l’Église, signe une paix humiliante avec la Prusse. Catherine, elle, est aimée. Elle organise un coup d’État avec les frères Orlov, fait arrêter son mari, qui meurt quelques jours plus tard dans des conditions troubles. Elle règne seule pendant trente-quatre ans, de 1762 à 1796. Sous son règne, l’empire gagne la Crimée, la Nouvelle-Russie au sud, une grande partie de la Pologne à l’ouest. Elle fonde des dizaines de villes, fait construire le Palais d’Hiver de Quarenghi, achète massivement les collections occidentales qui forment le noyau de l’Hermitage actuel.
Est-elle russe ? Elle n’est pas née russe, mais elle a fait davantage pour la culture impériale russe que la plupart des souverains de naissance. Elle est l’archétype de cette aristocratie cosmopolite européenne qui parle français à la cour, allemand en famille et russe avec ses serviteurs. Le paradoxe russe est là : pour fabriquer une grande Russie, il a fallu importer des Allemands, des Italiens, des Français. Quarenghi, Rastrelli, Falconet, La Mothe, Le Blond — la grandeur de Saint-Pétersbourg porte des noms étrangers. Catherine en est l’exemple le plus pur.

Saint-Pétersbourg : l’itinéraire impérial essentiel
Hélène Roux : Vous accompagnez parfois des voyageurs sur place. Quel itinéraire conseillez-vous à quelqu'un qui veut comprendre l'empire en quelques jours ?
Marina Korsakova : Je commence toujours par la forteresse Pierre-et-Paul, sur l'île aux Lièvres. C'est là que tout commence, en mai 1703. La cathédrale Pierre-et-Paul, surmontée de sa célèbre flèche d'or, abrite les tombeaux de presque tous les Romanov, de Pierre le Grand à Nicolas II et sa famille (dont les restes ont été inhumés en 1998). Voir la pierre tombale du fondateur de la ville à côté de celle du dernier tsar, c'est embrasser deux siècles d'histoire en un seul regard.Deuxième étape : le Palais d’Hiver et l’Ermitage. Il faut au moins une journée. Je conseille de ne pas chercher à tout voir mais de se concentrer sur quelques salles : la Salle du Trône, l’escalier Jordan, la galerie de 1812, la Loge de Raphaël (réplique grandeur nature de la galerie du Vatican commandée par Catherine II), les collections impressionnistes. Sortez par la place du Palais : la colonne d’Alexandre commémore la victoire de 1812 contre Napoléon. C’est l’une des plus hautes colonnes monolithes du monde, et elle ne tient debout que par son propre poids.
Troisième étape : la perspective Nevski et ses environs. Marchez de la place du Palais jusqu’à la place Vosstaniya, en vous arrêtant à la cathédrale Notre-Dame-de-Kazan, à l’épicerie Eliseev (entièrement préservée), à la Maison du Livre dans l’ancien immeuble Singer. Bifurquez vers le canal Griboïedov pour voir l’église du Saint-Sauveur-sur-le-Sang-Versé, construite à l’endroit où Alexandre II fut assassiné en 1881.
Quatrième étape : le Palais Iousoupov sur la Moïka. C’est là que Raspoutine fut assassiné en décembre 1916 par un groupe d’aristocrates conservateurs. La salle où l’événement s’est déroulé, en sous-sol, a été reconstituée avec des mannequins de cire — c’est macabre mais saisissant. Le palais lui-même donne à voir ce qu’était le luxe d’une famille de très haute noblesse à la fin de l’empire.
Enfin, prenez une journée pour Tsarskoïe Selo et Pavlovsk en train depuis la gare de Vitebsk. C’est là que la cour passait l’été, c’est là que la dernière famille impériale a vécu en assignation à résidence pendant les premiers mois de 1917. La salle d’ambre du Palais Catherine, démontée et volée par les nazis en 1941, n’a été reconstituée qu’en 2003 grâce à un mécénat allemand. Elle est plus impressionnante en photo — dans la réalité, c’est un cabinet relativement petit. Mais l’émotion historique y est intense.
Et Moscou ? Un héritage différent
Hélène Roux : Si Saint-Pétersbourg est la capitale impériale, que reste-t-il vraiment de l'époque tsariste à Moscou ?
Marina Korsakova : Moscou est paradoxalement plus pré-impériale qu'impériale. Le Kremlin, dont les murailles actuelles datent de la fin du XVe siècle, précède de loin la dynastie Romanov. Les cathédrales de la place des Cathédrales — la Dormition, l'Annonciation, l'Archange-Saint-Michel — sont des chefs-d'œuvre de la Russie ancienne, antérieurs à 1547, date où Ivan IV se proclame tsar. C'est dans ces cathédrales que se déroulaient les couronnements, jusqu'à Nicolas II en 1896.Ce qu’il faut chercher à Moscou, ce sont les traces du quotidien aristocratique et marchand. Le Palais des Armures (Oroujeïnaïa Palata), à l’intérieur du Kremlin, conserve les regalia, les costumes de couronnement, les œufs de Fabergé, les carrosses et les armures. C’est probablement le musée le plus impérial de Moscou. Le Musée historique sur la place Rouge, dans son écrin néo-russe rouge brique de la fin du XIXe siècle, raconte l’ensemble de l’histoire russe, mais ses salles sur la période tsariste sont remarquables.
Il faut aller voir Ostankino et Kouskovo, deux résidences d’été des comtes Cheremetiev, l’une des familles les plus riches de l’empire. À Ostankino, le théâtre privé du domaine est conservé tel qu’il était au XVIIIe siècle — un trésor unique. À Kouskovo, le parc à la française et l’orangerie évoquent la vie de villégiature.
Enfin, à un quart d’heure de la place Rouge, le couvent Novodevitchi est un monde en soi. Fondé en 1524, devenu prison aristocratique pour les femmes de la famille impériale en disgrâce, il abrite le cimetière où reposent Tchekhov, Boulgakov, Eisenstein, Khrouchtchev, Eltsine. L’âme de Moscou, c’est moins l’empire que cette superposition de strates : médiévale, marchande, aristocratique, soviétique, post-soviétique.
L’Hermitage : vraiment le plus grand musée du monde ?
Hélène Roux : On entend toujours dire que l'Hermitage est le plus grand musée du monde. Est-ce un mythe ou une réalité ?
Marina Korsakova : Tout dépend du critère. Si l'on parle de surface d'exposition, le Louvre est plus vaste. Si l'on parle de nombre total d'œuvres conservées, l'Hermitage gagne sans appel : environ trois millions d'objets, dont moins de cinq pour cent sont exposés au public. Le reste est dans les réserves. C'est un musée-iceberg.L’origine du musée est éminemment impériale. En 1764, Catherine II achète à un marchand berlinois, Johann Ernst Gotzkowski, une collection de 225 tableaux destinée initialement à Frédéric II de Prusse, qui ne pouvait plus les payer après la Guerre de Sept Ans. C’est l’acte fondateur. Catherine continuera ses achats massifs en Europe, raflant les collections Brühl, Crozat, Walpole. À sa mort en 1796, l’Hermitage compte déjà plusieurs milliers d’œuvres.
Le musée occupe aujourd’hui six bâtiments interconnectés sur les bords de la Néva : le Palais d’Hiver, le Petit Ermitage, le Vieil Ermitage, le Nouvel Ermitage, le Théâtre de l’Hermitage et l’aile est du bâtiment d’État-major (sur la place du Palais). L’ensemble offre une promenade architecturale autant que muséale. Les salles impressionnistes et post-impressionnistes du quatrième étage du bâtiment d’État-major valent à elles seules le voyage : la collection de Cézanne, Matisse et Picasso provient des marchands moscovites Chtchoukine et Morozov, nationalisés en 1918.
Une dernière chose : l’Hermitage a aujourd’hui des annexes hors les murs. Une à Amsterdam (Hermitage Amsterdam), une à Vyborg, une à Kazan. Ce sont des satellites qui présentent des expositions temporaires tirées des réserves principales. Le musée déborde de son écrin impérial pour devenir une institution internationale.
Tsarskoïe Selo et Peterhof : deux esthétiques
Hélène Roux : Tsarskoïe Selo et Peterhof sont les deux résidences d'été les plus visitées. En quoi se distinguent-elles ?
Marina Korsakova : Tout les distingue, et c'est précisément ce qui rend leur visite complémentaire. Peterhof, à trente kilomètres à l'ouest sur le golfe de Finlande, est la résidence de Pierre le Grand. Construit entre 1714 et 1723 sur le modèle revendiqué de Versailles, il est avant tout une démonstration hydraulique. Cent cinquante fontaines, dont la grande cascade qui dégringole depuis la terrasse du palais jusqu'au bassin de Samson, fonctionnent uniquement par gravité — pas une seule pompe. C'est un exploit d'ingénierie pour l'époque, et c'est aussi un manifeste : le tsar, comme le Roi-Soleil, fait jaillir l'eau là où il le décide. Les jardins descendent en cascade vers la mer, et l'on peut prendre un hydroglisseur depuis Saint-Pétersbourg pour arriver par le canal qui mène droit au palais. Peterhof est masculin, théâtral, hydraulique.Tsarskoïe Selo, à vingt-cinq kilomètres au sud, est tout autre. C’est la résidence préférée des tsarines. Élisabeth y fait construire le Palais Catherine par Rastrelli dans les années 1750 — une explosion baroque bleu et or, surchargée, joyeuse, presque excessive. Catherine II la jugera vulgaire et lui adjoindra le Palais Alexandre, néoclassique, plus sobre. La célèbre chambre d’ambre, démontée et emportée par les nazis en 1941, jamais retrouvée, a été entièrement reconstituée entre 1979 et 2003 par des artisans russes. C’est une marqueterie d’ambre de la Baltique, six tonnes au total. La pièce est plus petite qu’on ne l’imagine, mais l’effet est fascinant.
À Tsarskoïe Selo, on visite aussi le Palais Alexandre, qui fut le dernier domicile de Nicolas II et de sa famille avant leur arrestation. Les chambres des grandes-duchesses, le bureau du tsar, les jouets du tsarévitch — tout est resté presque intact. C’est l’antichambre du drame de 1917-1918.

Le destin tragique des Romanov : ce que dit l’archive aujourd’hui
Hélène Roux : L'exécution des Romanov en 1918 fascine encore. Que sait-on précisément aujourd'hui, après les analyses ADN et les ouvertures d'archives ?
Marina Korsakova : Nous savons à peu près tout, et c'est bouleversant. Le scénario, longtemps brouillé par la propagande soviétique, est désormais clair grâce aux archives ouvertes après 1991 et aux deux campagnes d'analyses ADN, en 1991 puis en 2007.Après l’abdication, la famille impériale est d’abord assignée à résidence au Palais Alexandre de Tsarskoïe Selo. À l’été 1917, Kerenski les transfère à Tobolsk en Sibérie occidentale, pour les éloigner de la capitale révolutionnaire. En avril 1918, les bolcheviks les déplacent à Iekaterinbourg, dans l’Oural, et les enferment dans la maison Ipatiev — un manoir réquisitionné à un ingénieur, qu’ils rebaptisent ‘maison à destination spéciale’. La famille y vit pendant 78 jours, surveillée jour et nuit, dans une promiscuité de plus en plus dégradante.
Dans la nuit du 16 au 17 juillet 1918, les onze prisonniers — le tsar, la tsarine Alexandra, leurs cinq enfants (Olga, 22 ans ; Tatiana, 21 ans ; Maria, 19 ans ; Anastasia, 17 ans ; Alexis, 13 ans), le médecin Botkine, la femme de chambre Demidova, le valet Troupp et le cuisinier Kharitonov — sont conduits dans le sous-sol sous prétexte de devoir descendre à cause d’une émeute. Le commandant Iourovski leur lit la sentence de mort, puis ouvre le feu avec onze hommes. La fusillade dure plusieurs minutes, particulièrement atroce pour les jeunes femmes : leurs corsets contenaient des diamants cousus, qui ont fait office de gilets pare-balles partiels, prolongeant l’agonie. Les corps sont ensuite emportés en camion dans la forêt de Koptiaki, brûlés à l’acide sulfurique et enterrés dans deux fosses séparées.
Les corps de neuf victimes sont retrouvés en 1991 et formellement identifiés. Ceux d’Alexis et de l’une des grandes-duchesses (probablement Maria) ne sont retrouvés qu’en 2007, dans une seconde fosse à 70 mètres de la première. L’identification ADN, comparée à des descendants vivants côté Romanov et côté Hesse-Darmstadt, ne laisse aucun doute. La famille a été canonisée comme ‘porteuse de la passion’ par l’Église orthodoxe russe en 2000. Sur l’emplacement de la maison Ipatiev, démolie en 1977 par décision de Boris Eltsine alors gouverneur de Sverdlovsk, s’élève aujourd’hui la cathédrale du Sang versé, lieu de mémoire et de pèlerinage. C’est l’un des sites les plus émouvants à visiter pour qui s’intéresse à la fin de l’empire.
Conseils à un voyageur qui découvre Saint-Pétersbourg
Hélène Roux : Quels conseils donneriez-vous à un voyageur qui découvre Saint-Pétersbourg pour la première fois ?
Marina Korsakova : Trois conseils, tous liés à une même idée : laissez-vous le temps. Saint-Pétersbourg ne se visite pas en deux jours. Il faut au minimum quatre nuits pleines pour commencer à en saisir la respiration.Premier conseil : marchez, beaucoup. Saint-Pétersbourg est une ville pensée pour le piéton, malgré ses distances. Les perspectives sont conçues pour être parcourues lentement, pour révéler progressivement leurs surprises. La perspective Nevski sur quatre kilomètres, le quai de la cour anglaise le long de la Néva, le canal de la Fontanka avec ses ponts à statues — chaque trajet est en soi une expérience esthétique. Ne prenez le métro que pour les longues distances. La ville se livre aux semelles patientes.
Deuxième conseil : choisissez bien votre saison. L’idéal est juin pour les nuits blanches : à partir du solstice d’été, le ciel ne devient jamais vraiment noir, et la ville prend une lumière irréelle, blanc-bleu, jusqu’à trois heures du matin. C’est aussi la saison des ponts levés sur la Néva (entre 1h et 4h du matin) — un spectacle incontournable. À l’inverse, février-mars donne une autre Saint-Pétersbourg, plus sévère, plus dostoïevskienne, avec le givre sur les balustrades et la Néva gelée. Les deux versions valent le voyage. Voir notre guide saisonnier pour planifier.
Troisième conseil : associez Saint-Pétersbourg à Moscou. Ce sont deux pôles complémentaires, et l’une se comprend mieux avec l’autre. L’un est l’envers de l’autre. Le train rapide Sapsan met les deux capitales à quatre heures, ce qui rend l’aller-retour très facile. Pour ceux qui veulent prolonger plus loin, le Transsibérien depuis Moscou est l’extension naturelle vers la Russie profonde, celle des datchas, des bouleaux et des gares de bois.
Un livre pour préparer le voyage ?
Hélène Roux : Si vous deviez recommander un seul livre à emporter pour préparer le voyage ?
Marina Korsakova : Je recommanderais *Pierre le Grand* d'Henri Troyat, pour la fluidité du récit, la qualité du portrait et la capacité de l'auteur à faire comprendre, page après page, ce qu'est l'âme russe entre la cruauté et la grandeur. Troyat connaissait son sujet de l'intérieur : il était russe d'origine, né Lev Aslanovitch Tarassov à Moscou en 1911, exilé enfant. Il écrit en français mais pense en russe. Aucun autre auteur français n'a aussi bien su rendre les contradictions de l'empire.Pour ceux qui veulent quelque chose de plus académique, je recommande L’Empire d’Eurasie d’Hélène Carrère d’Encausse, qui couvre la Russie de 1552 à nos jours en moins de cinq cents pages, avec une sobriété magistrale. Et pour la promenade littéraire à Saint-Pétersbourg, Le Saint-Pétersbourg de Pouchkine de Marie de Tilly, paru en 2019, est un compagnon idéal qui mêle topographie et littérature. À lire dans le train ou dans les jardins de l’Été.
Pour aller plus loin sur la dimension du voyage proprement dit, je conseille aussi un détour par les écrivains-voyageurs Tchekhov et Cendrars, dont les pages russes restent inégalées. Ils donnent au voyageur d’aujourd’hui un regard d’avant-guerre, un regard qui voyait encore la Russie impériale dans ses derniers feux.
Questions rapides : les idées reçues
| Idée reçue | Vérité |
|---|---|
| Saint-Pétersbourg a toujours porté ce nom | Faux. Saint-Pétersbourg de 1703 à 1914, Pétrograd de 1914 à 1924 (russification anti-allemande pendant la Première Guerre mondiale), Léningrad de 1924 à 1991, Saint-Pétersbourg depuis le référendum de 1991. |
| Catherine II a fait construire le Palais d’Hiver | Faux. Le Palais d’Hiver a été bâti entre 1732 et 1762 par l’architecte Bartolomeo Rastrelli, sur commande de la tsarine Élisabeth. Catherine II y a régné dès 1762 et l’a embelli, mais elle ne l’a pas commandité. |
| Les Romanov ont régné mille ans | Faux. La dynastie Romanov commence en 1613 avec l’élection de Mikhaïl Fiodorovitch par le Zemski Sobor et se termine en 1917 avec l’abdication de Nicolas II. La dynastie a régné 304 ans, pas un jour de plus. |
| Pierre le Grand parlait néerlandais | Vrai. Lors de sa Grande Ambassade incognito de 1697-1698, Pierre Ier a passé plusieurs mois aux chantiers navals de Zaandam et d’Amsterdam, sous le pseudonyme de Piotr Mikhaïlov. Il en est revenu avec un néerlandais courant et plusieurs centaines de mots techniques de marine, qui sont entrés tels quels dans la langue russe. |
| Le tsar Nicolas II est mort fusillé seul | Faux. Onze personnes ont été exécutées à Iekaterinbourg dans la nuit du 16 au 17 juillet 1918 : le tsar, son épouse Alexandra, leurs cinq enfants (Olga, Tatiana, Maria, Anastasia, Alexis), ainsi que quatre membres de leur suite (le médecin Botkine, la femme de chambre Demidova, le valet Troupp et le cuisinier Kharitonov). |
| Raspoutine a influencé la chute des Romanov | Vrai en partie. L’emprise du staretz sibérien Grigori Raspoutine sur l’impératrice Alexandra, liée à l’hémophilie du tsarévitch Alexis, a profondément discrédité la famille impériale aux yeux de l’aristocratie et de l’opinion. Raspoutine a été assassiné par le prince Ioussoupov et le grand-duc Dmitri en décembre 1916, deux mois seulement avant l’abdication. |
| L’Hermitage est uniquement à Saint-Pétersbourg | Faux. Le musée a ouvert plusieurs antennes hors les murs : Hermitage Amsterdam (depuis 2009), Vyborg et Kazan. Ces satellites présentent des expositions temporaires tirées des réserves du musée principal, jamais montrées à Saint-Pétersbourg faute de place. |
Trois livres à lire avant Saint-Pétersbourg, selon Marina Korsakova
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Henri Troyat — Pierre le Grand (1979) ou Catherine la Grande (1977). Biographies fluides, presque romanesques, écrites par un russe exilé qui pense en russe et écrit en français. Indispensables pour comprendre les hommes derrière les institutions. Disponibles en poche.
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Hélène Carrère d’Encausse — L’Empire d’Eurasie : une histoire de l’Empire russe de 1552 à nos jours (2005, Fayard). Synthèse magistrale en moins de cinq cents pages par une grande spécialiste française de l’Académie. Idéal pour cadrer l’ensemble.
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Marie de Tilly — Le Saint-Pétersbourg de Pouchkine (2019, Tallandier). Promenade littéraire et topographique dans la Saint-Pétersbourg du début du XIXe siècle. À lire à voix haute, dans un café du Nevski ou sur un banc des jardins de l’Été.
Pour ceux qui veulent explorer encore plus loin l’imaginaire de la Russie impériale, le dossier consacré aux derniers Romanov par russievoyage.fr — histoire des Romanov propose une chronologie illustrée et des cartes de la dernière famille impériale.