La litterature de voyage russe constitue un corpus considerable qui accompagne depuis plus de deux siecles les voyageurs occidentaux dans leur decouverte de la Russie. Depuis le marquis de Custine en 1839 jusqu’aux essayistes contemporains, une lignee d’ecrivains francais, britanniques, americains, et bien sur russes, ont construit une image litteraire de la Russie qui oriente encore aujourd’hui le regard du voyageur. Ce guide de lecture propose une selection chronologique et thematique pour preparer, enrichir et prolonger l’experience du voyage russe en 2026.
Lire la Russie avant de la traverser transforme radicalement l’experience du voyage. Apercevoir les datchas en bord de voie ferroviaire en connaissant “La Cerisaie” de Tchekhov, traverser la Neva a Saint-Petersbourg en pensant aux pages liminaires du “Cavalier de bronze” de Pouchkine, apercevoir depuis le train le site de la bataille de Stalingrad avec “Vie et Destin” de Grossman en tete : ces resonances litteraires enrichissent l’itineraire bien au-dela du tourisme visuel. Pour la preparation pratique du voyage, voir notre pilier russie-guide et l’itineraire Moscou-Saint-Petersbourg 7 jours.
Anton Tchekhov et la Siberie de 1890
Anton Tchekhov (1860-1904), alors medecin et nouvelliste reconnu de 30 ans, entreprend en avril 1890 un voyage extraordinaire : traverser la Siberie pour atteindre l’ile de Sakhaline, bagne penitentiaire le plus eloigne de l’empire. Ses raisons sont multiples et souvent debattues par les biographes. Volonte sociologique de comprendre le systeme penal russe, rupture personnelle avec sa vie litteraire etouffante a Moscou, besoin de sens apres le deces de son frere aine Nicolai de tuberculose en 1889, ambition documentaire qui prefigure le journalisme moderne.
Le voyage dure 82 jours a l’aller. Tchekhov quitte Moscou le 21 avril 1890, prend le train jusqu’a Iaroslavl (port fluvial de la Volga), puis les vapeurs jusqu’a Perm, puis le train oural jusqu’a Tioumen. De Tioumen, il n’y a plus de rails. Tchekhov continue en tarantass (voiture tiree par chevaux) puis en bateau fluvial sur l’Irtych et le Ienisseï, en ferry transbaikalien, et arrive a Sakhaline via Khabarovsk puis la cote pacifique. Il y passe 3 mois (juillet-octobre 1890) a interviewer systematiquement les 10 000 bagnards et colons selon un protocole ethnographique qu’il invente sur place : cartes imprimees pre-formatees, questions standardisees, notes classifiees par villages. Document sociologique pionnier, bien avant Durkheim ou Mauss.
Le retour se fait par bateau a vapeur via la Chine, Singapour, Ceylan, le canal de Suez, Odessa : 3 mois supplementaires. Tchekhov rentre a Moscou en decembre 1890, epuise mais transforme. Le resultat litteraire est “L’Ile de Sakhaline” (publie en feuilleton 1893-1894), oeuvre hybride qui surprend la critique de l’epoque. Ni roman, ni reportage, ni traite d’administration : un objet textuel entre reportage ethnographique, temoignage moral et fragments autobiographiques.
Le livre a eu un impact concret : les autorites russes ferment progressivement le bagne de Sakhaline a partir de 1906. Sa lecture reste aujourd’hui indispensable pour qui veut comprendre la colonisation siberiennne du 19e siecle, et constitue un livre extraordinaire a lire pendant un voyage en Transsiberien (meme si l’itineraire contemporain ne passe pas par Sakhaline).
Blaise Cendrars et la Prose du Transsiberien (1913)
“La Prose du Transsiberien et de la petite Jehanne de France” est un poeme long de 446 vers publie en 1913 par Blaise Cendrars (1887-1961, de son vrai nom Frederic Sauser, Suisse naturalise francais). Il est considere comme l’une des oeuvres fondatrices du modernisme poetique francais, au meme titre que “Zone” d’Apollinaire publie la meme annee.
L’oeuvre pretend etre le recit autobiographique d’un voyage en Transsiberien effectue par Cendrars en 1904-1905 en compagnie d’une prostituée parisienne nommee Jehanne. La realite de ce voyage est discutée par les historiens : certains estiment que Cendrars n’est jamais alle au-dela de Saint-Petersbourg, ou meme jamais en Russie, et que le poeme est une construction imaginaire appuyee sur les recits russes qu’il avait lus. Peu importe au final : l’oeuvre cree sa propre verite litteraire.

Le poeme melange plusieurs voix et registres : recit de voyage classique (“Alors le Transsiberien se mit en marche…”), visions hallucinees de la guerre russo-japonaise en cours sur les quais de Kharbin et Moukden (“J’ai vu… des trains blindes… des locomotives en fuite… des wagons pillés…”), monologues dialogués de Jehanne (“Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre ?”) repetes en ritournelle melancolique, evocations de l’immensite russe (“La terre s’etire… et revient sur elle-meme comme une toupie”), fragments autobiographiques introspectifs.
La premiere edition (1913, 150 exemplaires uniquement) est un objet bibliophilique exceptionnel. Cendrars et Sonia Delaunay (peintre d’origine ukrainienne, pionniere de l’abstraction) concoivent un “livre-objet simultane” : une feuille depliable de 2 metres de haut sur 35 cm de large, avec le texte imprime en typographie variee (differentes tailles et couleurs selon les passages) a gauche, et des peintures abstraites colorees de Sonia Delaunay a droite. L’ensemble deplie mesure 2 metres, voulant symboliser metaphoriquement les 9288 km du Transsiberien. Piece collector extremement recherchee aujourd’hui (exemplaires originaux estimes a 200 000 - 500 000 euros selon l’etat).
Le poeme est devenu une reference du modernisme, cite par Walter Benjamin dans ses essais sur la modernite, enseigne dans les universites francaises au programme de lettres modernes, repris par de nombreux auteurs contemporains (Olivier Rolin notamment).
Autres grands temoins francais du voyage russe
La tradition francaise du voyage russe est particulierement riche. Marquis de Custine (1790-1857) publie “La Russie en 1839” (1843), recit d’un voyage diplomatique effectue en 1839 a l’invitation de Nicolas Ier. Le livre devient immediatement un succes en Europe occidentale et un objet de censure en Russie (interdit jusqu’en 1991). Custine construit l’image d’une Russie despotique, paranoiaque, prisonniere de son autocratisme. Lecture critique paradoxale encore debattue en Russie aujourd’hui.
Theophile Gautier (1811-1872) publie “Voyage en Russie” en 1867 apres deux sejours a Saint-Petersbourg en 1858-1861. Approche esthete et picturale, Gautier decrit les architectures, les costumes, les types humains, les ceremonies imperiales avec la precision d’un peintre. Complement lumineux au pessimisme de Custine.
Joseph Kessel (1898-1979, ne en Argentine d’une famille juive russe de Vilna) connait la Russie par son enfance oural et ecrit plusieurs livres sur le monde russe : “Les Nuits de Princes” (1927) sur l’exil russe a Paris, “Le Lion” (1958) sur l’Afrique mais avec des resonances russes. Son “Les Cavaliers” (1967) sur l’Afghanistan et les steppes de l’Asie centrale offre une sensibilité aux paysages et hommes d’Asie profonde unique en litterature francaise.
Olivier Rolin (ne 1947), ancien militant gauchiste devenu ecrivain voyageur, publie “En Russie” (1987), “Le Meteorologue” (2014) biographie d’un scientifique sovietique envoye au Goulag des Solovki, et “Sibir” (1994) recit de voyage transsiberien. Plume sobre et precise, approche documentaire empreinte d’empathie.
Emmanuel Carrere publie “Limonov” (2011) biographie romancee de l’ecrivain dissident Edouard Limonov, qui traverse l’histoire sovietique et post-sovietique russe (annees 1970 bohemienne a Moscou, exil parisien des annees 1980, retour en Russie et activisme politique extremiste des annees 1990-2010). Prix Renaudot 2011.

Andrei Makine (ne en 1957 en Siberie, naturalise francais en 1996) ecrit directement en francais. “Le Testament francais” (prix Goncourt 1995) raconte une enfance siberiennne bilingue avec une grand-mere francaise. Sensibilite litteraire unique pour les deux mondes russe et francais.
Les classiques russes accompagnateurs
Une selection minimaliste de classiques russes a emporter en voyage. Pouchkine (1799-1837) : “Eugene Oneguine” (1833, roman en vers, accompagnement ideal pour un premier voyage en Russie), “La Dame de pique” (1834, nouvelle courte sur Saint-Petersbourg). Lermontov : “Un Heros de notre temps” (1840, premier grand roman russe, Caucase). Gogol : “Ames mortes” (1842, tableau satirique de la Russie rurale pre-reforme). Tolstoi : “Guerre et Paix” (1869) pour Moscou aristocratique de 1812 et Borodino, “Anna Karenine” (1877) pour Saint-Petersbourg du 19e.
Dostoievski : “Crime et Chatiment” (1866) pour Saint-Petersbourg sombre (preferablement lu avant un sejour petersbourgeois), “Les Freres Karamazov” (1880) pour la province russe et les questions spirituelles. Tchekhov : nouvelles courtes (“La Dame au petit chien” 1899, “Le Vieux” 1886) et pieces de theatre (“Les Trois Soeurs” 1901, “La Cerisaie” 1903) pour la province russe fin de siecle.
Le 20e siecle : Mikhail Boulgakov “Le Maitre et Marguerite” (1967 posthume) pour Moscou sovietique des annees 1930 magico-realiste, Boris Pasternak “Docteur Jivago” (1957, Nobel 1958) pour la Russie revolutionnaire, Alexandre Soljenitsyne “Une Journee d’Ivan Denissovitch” (1962) pour l’experience du Goulag, Vassili Grossman “Vie et Destin” (publication 1980 apres 20 ans d’interdiction sovietique) pour l’URSS de 1942-1943 stalinienne et Stalingrad.
Acheter et lire en voyage
En francais, prevoir une liseuse avec les oeuvres telechargees avant le depart. Gallica BnF offre gratuitement les oeuvres domaine public d’avant 1954 (Tchekhov, Tolstoi, Dostoievski, Pouchkine en traductions francaises anciennes). Bibliotheque electronique du Quebec (beq.ebooksgratuits.com) complete. Les editions recentes sont payantes mais economiques en ebook (3-8 euros par volume). Voir aussi la ressource complementaire pour accompagner les lectures : boire un the a bord detaille l’art du the russe qui accompagne traditionnellement la lecture prolongee.
En Russie, les librairies “Dom Knigi” a Moscou (Nouveau-Arbat 8, ouverte 1967) et Saint-Petersbourg (Nevsky 28, dans l’historique immeuble Singer) offrent un choix considerable de classiques russes a prix abordables (200-500 roubles le volume). Les librairies independantes Respublika a Moscou (plusieurs adresses) et Podpisnye Izdaniya a Saint-Petersbourg (Liteiny 57) proposent des selections anglophones.
Les cafes litteraires du centre de Moscou offrent souvent des bibliotheques en libre-service pour les clients. Cafe Chagal (adresse variable), Cafe Pouchkine (Tverskaya Boulevard), Cafe Margarita (Patriarch Ponds, lieu du “Maitre et Marguerite”). Ambiances propices a la lecture prolongée, particulierement lors des soirees d’hiver moscovites.
Voyager en Russie en 2026 sans lire, c’est voir les decors sans comprendre la piece. Les trois oeuvres incontournables a emporter pour un premier voyage transsiberien : “L’Ile de Sakhaline” de Tchekhov en toile de fond historique, “La Prose du Transsiberien” de Cendrars en accompagnement poetique, et au moins une nouvelle courte de Tchekhov pour chaque etape (son œuvre courte est parfaitement adaptee au rythme fragmentaire du voyage en train).